Extrait du livre Haijin
Haijin de Lydia Padellec et Corinne Demuynck aux éditions du Jasmin
Haïjin
Mon amie Yuki est japonaise. Elle est arrivée en France en septembre pour la rentrée des classes. Son père est diplomate et voyage beaucoup pour son travail. Après la catastrophe de Fukushima, il a décidé de quitter le Japon. Il aime beaucoup la France et dit que c’est le pays des poètes, d’Arthur Rimbaud, de Jacques Prévert et de Robert Desnos. Yuki parle très bien notre langue. Son père souhaitait qu’elle la connaisse le plus tôt possible. Avant le terrible tsunami, la famille de Yuki venait souvent en France pendant les vacances scolaires. Ils connaissent mon pays mieux que moi ! Ils ont visité de nombreuses régions avant de choisir l’endroit où ils voulaient vivre. Sa maman a eu un vrai coup de cœur pour la Bretagne. Alors ils ont décidé de s’installer ici, au bord de l’océan Atlantique. La première fois que Yuki m’invita chez elle, je m’attendais à découvrir une maison japonaise. Je l’imaginais en bois sur
pilotis avec des murs en papier de riz et des pièces en tatamis. Le genre de maison traditionnelle que l’on voit dans des guides touristiques ou dans des albums de contes japonais. Bien sûr il n’en fut rien. C’était une jolie maison en pierre, typique de Bretagne, avec des volets en bois et des hortensias dans le jardin. En poussant le portillon en bois, un chemin de terre mène à la porte d’entrée. Il est bordé de chaque côté par des galets blancs soigneusement alignés. À la porte, un carillon en bambou tinte doucement. Yuki m’ouvre et m’accueille avec son plus beau sourire. Cela me remplit de joie. Bien que Yuki soit très timide, nous sommes très vite devenues amies. Je voulais tout connaître de son pays, alors j’ai emprunté les livres sur le Japon que je trouvais à la Bibliothèque de la Lanterne bleue ! Yuki m’a expliqué pourquoi sa mère ne venait jamais à l’école aux réunions des parents d’élèves : elle ne parle plus, elle a perdu les mots après la mort de sa mère, la grand-mère de Yuki, lors de la terrible catastrophe de Fukushima. Je me souviens d’avoir vu à la télévision des images de vague immense, de villages détruits par les eaux. Cela m’avait beaucoup effrayée. J’avais alors demandé à maman si une grosse vague, ici en Bretagne, pouvait aussi nous engloutir. Elle m’avait souri en me répondant que ce n’était jamais arrivé et qu’il y avait peu de risques que cela arrive un jour. Sa réponse m’avait à moitié rassurée. Grand-père fut plus convaincant. Il me parla du phénomène des plaques tectoniques : notre planète Terre est constituée de plaques comme un puzzle. Quand deux plaques se frottent, cela provoque des séismes puis des raz de marée. Le Japon étant situé entre quatre grandes plaques, je compris pourquoi ce pays connaissait autant de tsunamis et de tremblements de terre depuis des siècles !
Assise par terre à la table basse du salon, la mère de Yuki prend un papier carré bleu aux motifs orangés. De ses doigts agiles, elle se met à le plier pour en faire un oiseau : une grue japonaise. C’est un oiseau très important pour les Japonais, car il symbolise l’espoir et la paix. La mère lève la tête et nous regarde avec un sourire triste. Yuki me tire par la manche et je la suis dans sa chambre. Pas de tatamis ni de futon, mais un matelas est posé à même le sol, recouvert d’une couette aux dessins de pivoines, de papillons et d’hirondelles. Sous la fenêtre qui donne sur le jardin, il y a un pupitre en bois bien rangé avec un petit ordinateur portable rose très chic, sans doute de marque japonaise. À côté, une étagère pleine de livres : des albums de formats variés et des mangas. Sur le mur, une affiche représentant une belle geisha avec une ombrelle. Des coussins multicolores et des peluches rigolotes. Je reconnais Pikachu, le gentil pokémon que maman n’a jamais voulu m’acheter. Elle préfère les Bisounours qu’elle trouve plus mignons ! Elle m’a d’ailleurs donné celui qu’elle possédait quand elle était petite. C’est vrai, il est mignon, mais ce n’est pas Pikachu ! La chambre de Yuki me plaît énormément. Sur une petite table sont alignées sept poupées vêtues de kimonos différents. Je m’approche pour mieux les observer.
« Ce sont des kokeshis, me dit Yuki, des poupées en bois très aimées des petites filles de mon pays. Dans la tradition japonaise, elles sont offertes pour déclarer son amitié ou son amour à la personne qui en reçoit. C’est mon père qui me les a achetées pour mon septième anniversaire. » Puis Yuki se précipite vers une armoire : « Veux-tu voir le kimono que ma grand-mère m’a donné ? » J’opine de la tête, impatiente de le découvrir. J’imagine que, venant de sa grand-mère, ce cadeau précieux doit être magnifique. Alors Yuki ouvre l’armoire et en sort, pendu sur un cintre, le plus beau kimono au monde. Il surpasse tous ceux que j’ai pu contempler dans les livres : un kimono rouge avec une multitude d’oiseaux qui semblent si réels qu’ils pourraient se détacher du tissu soyeux pour s’envoler dans la chambre ! J’en reste muette d’admiration. « Je l’ai porté pour la première fois lors de la fête des poupées, une fête consacrée aux fillettes qui se déroule chaque année le troisième jour du troisième mois. Obaa-san, ma grand-mère, était tellement fière… Ce fut la dernière Fête des poupées avec elle. Quelques jours après… » Yuki s’interrompt. Un voile de tristesse passe sur ses yeux. Je comprends pourquoi elle ne peut pas parler : c’est le 11 mars 2011 que le tsunami a détruit la maison de sa grand-mère. « Elle te manque beaucoup ? — Oui. Elle voulait rentrer chez elle très vite, car son chat Myeko était tout seul. Elle n’aimait pas le laisser seul trop longtemps. Ma pauvre Obaa-san… » Yuki regarde son kimono et le caresse du bout des doigts. Tout à coup, un oiseau semble attraper de son aile un rayon de soleil. Alors le regard de mon amie s’illumine :

























