Extrait du livre La directrice est amoureuse
La directrice est amoureuse de Fanny Jolly aux éditions Fanny Joly Numerik
La directrice est amoureuse
Chapitre 1 Monotone printemps Quand les chats ronronnent, c’est qu’ils sont contents, paraît-il. Moi, c’est le contraire : quand ça ronronne autour de moi, je ne suis pas contente du tout. Ce mois de mars-là, c’était le cas : les jours se suivaient et se ressemblaient, tristes, ternes, sans aucune réjouissance à l’horizon. Pas de vacances, pas de fête, pas de musique, pas de danse, pas de déguisements, pas de cadeaux. Rien. Tous les matins, rien que la pluie sur la statue de Charlemagne . ( À l’école des Cloches, où j’habite, il y a une statue de Charlemagne au milieu de la cour du primaire. J’en ai déjà parlé, j’en reparlerai sans doute...) Après la pluie, les cours de M. Dequille – notre maître – avec en prime ses éternels discours sur sa fatigue (immense) et la retraite (son rêve le plus cher et le nôtre aussi ! !). Après les cours de M.Dequille, à nouveau la pluie... Bref, la vie ressemblait à une longue douche glacée ! Chaque matin, Jules, mon meilleur copain, arrivait à l’école en courant comme un dératé, dégoulinant sous sa capuche, tout essoufflé. Mona, ma meilleure amie, le suivait généralement de peu sous son parapluie à cœurs roses, celui qu’elle a eu à Noël. En attendant que ça sonne, on se serrait sous le préau et le même genre de discussion commençait, ou plutôt recommençait : MONA Pourquoi tu prends pas un parapluie, Jules ? JULES Parce que les parapluies, c’est des trucs de filles. J’en ai pas besoin : je passe entre les gouttes. MONA Entre les gouttes, tu parles ! T’es trempé ! JULES ( se secouant et arrosant autant que la fontaine du jardin public ) Pas du tout ! Je suis sec !
TOUT LE MONDE Arrête, Jules, tu balances de l’eau partout ! JEAN GERMAIN ( le premier de la classe ) Je ne vois pas comment tu peux passer entre les gouttes, mon pauvre Jules ! Les gouttes tombent à intervalles réguliers, je te signale ! JULES Sauf que moi, quand je cours, je reste moins longtemps dessous, hé, Jean Germain, gros malin ! MONA ( faisant tourner son parapluie ) Les parapluies c’est pas pour les chiens, j’adore le mien, regardez comme il est trop joli... PAUL COLINOT ( le roi des accros-aux-écrans ) Si ! Aux États-Unis y a des parapluies pour les chiens, justement ! On leur installe une sangle autour de la tête avec un petit parapluie au- dessus ! Je l’ai vu à la télé ! CHARLY PARATINI Ouais ben ici, on est en France ! MONA ( admirant son parapluie ) En plus, il est rose, il donne bonne mine, mon parapluie... MOI (LISON) Pfff... Pour donner bonne mine, je préfère le soleil ! JULES Remarque, Lison, si t’étais à la place de Charlemagne, tu serais encore plus mouillée... MOI Sauf que si j’étais à la place de Charlemagne, j’aurais jamais inventé l’école et on serait pas là ! Au beau milieu de ces jours de pluie, un samedi, maman a posé un bouquet de jonquilles au milieu de la table du déjeuner et elle a annoncé : — C’est le printemps aujourd’hui ! — Le printemps ? j’ai sursauté. Pas possible ! On se croirait en automne !
Papa a regardé sa montre. — Mais oui ! Tu as raison, Nicole, on est le 21 mars ! — Il pleut tout le temps... j’ai gémi en regardant les gouttes dégouliner le long des carreaux de la salle à manger. Benjamin, mon grand frère, qui ramène toujours sa science, surtout depuis qu’il va au collège, m’a dévisagée en haussant les épaules. — Et les giboulées de mars ? T’as jamais entendu parler des giboulées de mars ? J’ai fait « hin hin » en haussant les épaules moi aussi, comme si je connaissais parfaitement les giboulées de mars. En fait, j’avais déjà entendu ça quelque part, mais je n’avais pas la moindre idée de ce que ça pouvait bien être. Des fleurs, un dessert, une danse folklorique ? ... — Alors, c’est quoi ? — Yé quoi diziboulédma ? a répété Alfred, mon petit frère qui ne peut pas s’empêcher de mettre son grain de sel partout. — C’est... c’est... une sorte de... disons... Papa ne m’a pas laissée bafouiller plus longtemps. Il a attrapé le dictionnaire sur le buffet et il me l’a donné. ( À force de chercher des mots pendant les repas, papa a mis le dictionnaire à portée de la table de la salle à manger. ) Je déteste le dictionnaire. Plus je cherche, moins je trouve. On dirait que les mots se cachent entre les pages exprès pour m’énerver. De vraies aiguilles dans une botte de foin, comme dirait ma grand-mère. ( Et encore : je crois que je préférerais de loin chercher des aiguilles dans des bottes de foin ! ) Soudain, au détour d’un paragraphe, eurêka ! le mot « giboulée » m’a sauté au nez : « Pluie soudaine, quelquefois accompagnée de vent, de grêle, ou même de neige et bientôt suivie d’une éclaircie... » Benjamin a froncé les sourcils. — Ils ne parlent pas des giboulées de mars ? J’ai fini de lire le paragraphe et j’ai bien été obligée de dire que si. — Ah ! a souri mon grand frère d’un petit air satisfait. — Mais ils parlent aussi d’éclaircie. On ne la voit pas souvent, l’éclaircie ! L’éclaircie, on ne la voyait pas souvent non plus en classe. Parce que le mois de mars, ce n’est pas seulement la saison des pluies, c’est aussi la saison des contrôles. Dès la rentrée des vacances de février, M. Dequille a commencé à nous en parler :
— Attention, on va bientôt entrer dans la quinzaine des contrôles ! Et vous le savez : les contrôles du mois de mars sont DÉ-CI-SIFS pour le passage dans la classe supérieure ! Quand il dit « DÉ-CI-SIFS », il laisse sa bouche ouverte longtemps et ses dents du haut se piquent dans sa lèvre du bas, un peu comme des dents de vampire. En général, dans ces moments-là, il fixe ceux qui travaillent le plus mal, c’est-à-dire moi. Je suis habituée. Ça ne me fait pas peur. Mais cette fois-ci, il a regardé aussi Jules, qui travaille moins mal que moi, mais de plus en plus mal quand même. — N’est-ce pas, Jules Pistalou ! Tu aimerais rester une année de plus dans ma classe ? Tu as vraiment envie de m’accompagner jusqu’à la retraite ? Jules est devenu tout blanc, presque transparent. — Euh... Oh... non... non... m’sieur ! On aurait dit qu’il allait se jeter aux genoux du maître en criant : « Pitié, pitié ! » À la récré, Jules était moins blanc, plutôt gris. Il se tenait recroquevillé contre la grille de Charlemagne : — T’as entendu ce qu’il a dit ? il a grincé. Je lui ai tapoté l’épaule : — Faut pas t’en faire pour si peu. Moi, j’entends ça chaque année et regarde : je suis toujours là ! — Toi Lison, ils osent pas te faire redoubler à cause de ta mère ! — Tu rigoles ? Elle est gardienne, ma mère, pas directrice ! Ils disent ça pour nous faire peur, c’est tout. C’est pas grave... — Pas grave ? T’imagines... Si tout le monde passe et que, moi, je me retrouve coincé dans la classe de M.Dequille avec des petits minus genre Delphine Lesueur ou Kévin Petirot ? Merci bien ! — Calme-toi, je te dis ! Et puis d’abord, si t’es si inquiet, tu n’as qu’à réviser... J’aurais mieux fait de me taire. Jules devait être vraiment inquiet parce qu’il s’est mis à réviser comme un fou. Comme les pires premiers de la classe, Jean Germain ou Chloé Jambier qui panique à la moindre petite menace d’interrogation écrite. ( Avec M. Dequille, ça ne vaut pas la peine de paniquer : les interros, il en parle toujours, mais il n’en fait presque jamais. À mon avis, il a la flemme de les corriger. Pour les contrôles, c’est différent, il n’a pas le choix. Et nous non plus...) Le matin avant la classe, pendant les récrés, avant la cantine, pendant la cantine, après la cantine, Jules révisait... Le soir, quand je passais à l’épicerie (le père de Jules a une épicerie pas loin de chez moi, j’adore y aller), il me demandait de lui faire réciter. ( R emarquez, comme ça.
au moins, j’apprenais un peu...) Même ses blagues ne l’intéressaient plus. (Jules collectionne les blagues, il les copie dans des cahiers. En temps normal, c’est sa passion. ) Quand j’essayais de lui en parler pour changer un peu de sujet, il me répondait qu’il n’avait pas le temps de s’occuper de ça pour le moment, qu’il préférait travailler. À force, j’ai commencé à m’inquiéter, moi aussi. Et si c’était lui qui passait et moi qui redoublais ? Le dimanche d’avant le premier contrôle, je me suis mise à réviser ma géographie en regardant la pluie tomber sur le casque de Charlemagne... J’ai même demandé à Benjamin (mon frère aîné) de me faire réciter. Chapitre 2 Le grand blond Ce lundi-là, c’était le 23 mars, je me souviens, il ne pleuvait pas, pour une fois. Il y avait même un peu de soleil. En passant le long de la grille qui sépare leprimaire du collège, il m’a semblé apercevoir un ou deux bourgeons sur les cerisiers. (Dans la cour du collège, là où, nous, on a Charlemagne, eux, ils ont trois super cerisiers. Les élèves du collège, en juin, ils se goinfrent de cerises. Nous, on n’en voit jamais la couleur parce que la grille est toujours fermée. Trop injuste ! ) Dans la classe, ça sentait le bois, la gomme et la cire. (Simon et Melinda, les agents de service, cirent les tables une fois par mois. Ils avaient dû passer par là...)
La plupart des copains avaient leur cahier de géo à la main et certains étaient en train de réviser. Moi, pour une fois que j’avais appris et même récité ma leçon, je me sentais plutôt tranquille. M. Dequille est arrivé. Il avait sa tête des pires lundis, sa tête de requin carnassier. À part ses dents de vampire, M. Dequille ressemble un peu à un poisson, je trouve. C’est peut-être à cause de ses lunettes qui lui font des gros yeux comme si on le voyait derrière la vitre d’un aquarium. Le lundi, il est toujours de mauvaise humeur. Après, au fur et à mesure de la semaine, ça s’arrange un peu. Le mardi, il ressemble plutôt à un mérou. En fin de semaine, à un thon ou à un brochet... Le calendrier des contrôles qu’on avait copié sur nos agendas le samedi avant de partir, était resté écrit au tableau. Géographie lundi 23 mars. Français jeudi 26 mars. Maths le lundi d’après. Et ainsi de suite, un contrôle tous les trois jours, comme les sportifs qui sautent des haies. (J’aimerais mieux passer la quinzaine à sauter des haies qu’à faire des contrôles, mais on ne me demande pas mon avis, c’est bien dommage...) M. Dequille a posé son blouson sur sa chaise. — Installez-vous. Prenez une feuille de copie double. Nous allons commencer par le contrôle de géographie. À ce moment-là, quelqu’un a frappé trois petits coups et la porte s’est ouverte. Mme Nervos, la directrice, est entrée. Elle souriait. On s’est regardés, étonnés. Quand Mme Nervos ouvre la bouche, c’est plutôt pour crier, d’habitude, vu qu’elle s’énerve dès que quelque chose ne va pas et qu’il y a toujours des tas de choses qui ne vont pas. Elle n’était pas seule. Un grand jeune homme la suivait (sa tête touchait presque le haut de la porte), blond, beau, en chemise. (La seule fois où j’ai vu M. Dequille en chemise, c’est le jour où l’inspecteur est venu. Sinon, il a toujours le même pull marron, le même jean, les mêmes chaussures moches... ) — Bonjour monsieur Dequille, bonjour les enfants ! a lancé la directrice. Aujourd’hui, il arrive quelque chose dans votre classe. Ou plutôt quelqu’un ! Je vous présente Édouard Ledoux, un futur enseignant que nous avons la chance de recevoir à l’école des Cloches en tant que stagiaire, et qui va finir l’année scolaire avec nous ! Les joues du grand blond ont rosi. Il tortillait la poignée de son cartable entre ses mains. Malgré sa taille, il me faisait penser au nain Timide dans l’histoire de Blanche-Neige. (Mme Nervos ne ressemble pas vraiment à Blanche-Neige, plutôt à la Méchante Reine, mais bon, passons...)
— Co... com... comment ça ? a dit M. Dequille en remontant ses lunettes sur son nez. Au lieu de répondre, Mme Nervos a pris le grand blond par le bras. — Monsieur Ledoux, je vous présente le plus chevronné de nos enseignants, Gérard Dequille, qui enseigne depuis... Depuis combien d’années enseignez-vous, Gérard ? M. Dequille n’a pas répondu non plus à la question de la directrice. Il a juste dit : — « ... finir l’année scolaire avec nous ! » Vous voulez dire... dans ma classe ? Le sourire de Mme Nervos s’est élargi. — Allons ! ne faites pas le modeste, répondez à ma question : vous enseignez depuis vingt-cinq ans ? Depuis trente ans ? — Vingt-neuf, a marmonné le maître entre ses dents. D’un geste du menton, il a montré le stagiaire : — Il va être là... jusqu’en juin ? Mme Nervos a éclaté de rire comme si c’était la meilleure de l’année. — Eh oui, depuis vingt-neuf ans, vous devez savoir que l’année scolaire se termine en juin, cher Gérard, ha ha ha ! — Mais ce... ce n’était pas prévu... Je n’ai pas été prévenu... — Prévu, imprévu, quelle importance ! Si j’avais eu le plaisir d’apprendre plus tôt la venue d’Édouard Ledoux, je vous l’aurais fait savoir. L’essentiel est qu’il soit là et heureux d’être là ! Tout comme nous sommes heureux de l’accueillir ! M. Dequille n’avait pas l’air heureux du tout. Nous, si. Surtout que le stagiaire arrivait pile-poil pour retarder le début du contrôle... — Hé m’sieur ! Il viendra avec nous en gym ? a lancé Charly Paratini qui est toujours le premier à parler quand le maître ne lui demande rien et le dernier quand il l’interroge... M. Dequille a marché vers Charly comme s’il allait le gifler. Mais il s’est arrêté au dernier moment pour se tourner vers la directrice. — Et... où je vais le mettre, moi, ce... ce... ce... — Ce stagiaire ! a répété Mme Nervos, sourcils froncés. — À côté de moi, ici, y a personne ! a gesticulé Charly qui est tout seul au dernier rang. — Silence ! a crié M. Dequille en balayant la classe d’un œil super carnassier. Encore que... Pourquoi pas ? Si ça pouvait faire tenir Paratini tranquille, ce serait déjà quelque chose ! La directrice a répondu sèchement que le rôle du stagiaire n’était pas de faire la discipline et elle a demandé
à Paul, le plus costaud de la classe, de l’aider à dégager la table libre à côté de Charly pour la mettre au premier rang. Quand le stagiaire s’est assis, il était tellement grand qu’il bouchait la vue à tous ceux qui étaient derrière lui. Ils ont reculé la table, de rang en rang. Mais chaque fois qu’ils la posaient, quelqu’un criait : « Hé ! Je vois plus rien ! » et tout le monde répétait : « On voit plus rien ! On voit plus rien ! », même ceux qui étaient de l’autre côté. Ça ressemblait à un jeu de cache-cache géant. On rigolait bien (sauf M. Dequille). En plus, on gagnait plein de minutes sur le contrôle de géo. Au bout d’un moment, Mme Nervos a dit : — Je crois qu’il vaudrait mieux qu’on installe Édouard sur l’estrade ! M. Dequille a eu comme une espèce de hoquet. — À ma place ? — Mais non, à côté ! Il y a largement assez d’espace pour deux ! Chapitre 3 Toc toc toc Quand la directrice est partie, le grand blond a tourné un moment autour de la petite table sur l’estrade (les tables des élèves sont plus petites que des tables normales) en continuant à triturer la poignée de son cartable. Il avait l’air tout gêné. — Eh bien, asseyez-vous ! a grogné M. Dequille. À ces mots, le stagiaire s’est assis aussi vite que s’il jouait à chat perché. Il a posé son cartable à ses pieds tout délicatement, on aurait dit qu’il y avait une bombe dedans. Il a replié ses immenses jambes, mais ses genoux dépassaient au bout. À mon avis, pour qu’elles rentrent entièrement, il aurait fallu les plier en trois. Le maître nous a regardés d’un œil de requin affamé.


























