Extrait du livre La Feuille et son Vent
La Feuille et son Vent de Jean-Sébastien Blanck et Manuel Purdia Alzabane éditions
La Feuille et son Vent
« À toi la Feuille, qui porte le Vent, À toi la Feuille, qui sait l’apaiser, À toi la Feuille, qui lui montre le cap, À toi ma Feuille, si fière et si fragile... » Un Vent du monde
Sais-tu, toi le promeneur des forêts, que de chêne en châtaignier, de merle en corneille, de renard en écureuil, on se raconte mille légendes inconnues des hommes ? Moi qui ai marché des siècles dans tous les bois de ce monde, j’en sais une qui fera ta joie. Et je vais te la dire... Cela commença ce fameux matin d’automne, ce matin où les feuilles tombent de leurs arbres. Tu ne le sais pas, toi le moissonneur des blés, mais apprends qu’à l’aube de ce jour, il n’est nul renard, nul loup, nul lièvre qui ose s’aventurer. Ce matin-là, crois-moi, chacun se tait. Chacun rejoint son nid ou son terrier. Ici-bas, chacun attend. C’est une brise qui donne le signal... Elle passe entre tous les arbres, vole de branche en branche, et elle leur chuchote : – Les arbres, êtes-vous prêts ? Les feuilles, êtes-vous prêtes ? C’est alors que la brise messagère sonne le cor, et que mille vents venus des collines apparaissent. À chacun sa feuille !
Je ne saurais te dire, toi qui vendanges les coteaux, ce que l’on ressent à cet instant. Car c’est tout le peuple de la forêt qui semble s’éveiller et se mettre à l’ouvrage. Une première feuille se lance. Un vent l’attrape et la porte aussitôt. Une seconde feuille s’élance, et un autre vent s’amène... Il la porte à son tour. Puis une troisième, puis, une à une, toutes se décident... Imagines-tu, toi qui sèmes l’orge et le froment, ce que peut être cette chute vertigineuse ? Tu dois savoir que ce matin-là, chaque vent d’automne n’existe que pour porter sa feuille. C’est là sa raison d’être et, dans la forêt, on dit qu’il en est un par feuille. Gare à celui qui la briserait ! Malheur à celui qui la perdrait ! C’est ainsi que nul ne sait quelle feuille il portera. Nulle ne sait quel vent l’emportera. Nul ne sait où cela l’emmènera. Figure-toi, le cueilleur de fruits, ce que peut être cette valse magnifique ! Ce tourbillon insensé de feuilles d’or ! Ni grive, ni merle, ni pic-vert n’est assez fou pour chanter à cet instant. Il n’est point d’écureuil voltigeant de chêne en tilleul, ni de renard pourchassant le lièvre. Toute la forêt est à la chute des feuilles et elle y met toute sa force.
Ce matin-là, parmi toutes ces feuilles, il en était une qui attendait de chuter. Et ce matin-là, parmi tous ces vents, il en était un qui attendait son heure. La Feuille regardait avec inquiétude ici-bas ce tapis de congénères qu’il lui fallait rejoindre. Elle était rousse et bien jolie. Elle trouvait que c’était fort ennuyeux de devoir rester ainsi, des années, sur ce tapis, entre mille et mille autres feuilles. Le Jeune Vent, lui, se demandait bien quelle feuille il porterait, et, surtout, comment il la porterait... Car, ainsi que je te l’ai dit, à toi le promeneur, les vents d’automne n’existent que pour porter les feuilles, veillant à ne jamais les casser... Le Jeune Vent était impétueux et malicieux, mais inexpérimenté. C’était un vent à la rafale hésitante. Parmi tous ces vétérans de mille campagnes d’automne, Blanc-Bec eût été son nom. Voici donc comment la Feuille et le Vent se rencontrèrent. Les oiseaux le racontent ainsi et, ma foi, ce doit être vrai. Le Jeune Vent aperçut la Feuille. Charmé par sa rousseur, il se présenta et fit deux fois le tour de l’arbre. – D’où te vient cette idée que c’est toi qui me porteras ici-bas ? lui demanda la Feuille. – Ma foi, ce ne sera moi que si tu le veux bien, soupira le Jeune Vent. Il était un peu gauche mais bien charmant. Pour tout dire, la Feuille finit par trouver sa compagnie fort agréable... Elle lui tint alors ce langage : – Jeune Vent, je ne veux pas tomber tout de suite. Partons voir le monde. Ensuite, tu reviendras et tu me poseras.




























