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Le mousse du bout du monde

Le mousse du bout du monde

13-18 ans - 80 pages, 35208 mots | 4 heures 13 minutes de lecture
© Rêves bleus - Éditions d’Orbestier, 2000, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Le mousse du bout du monde

13-18 ans - 4 heures 13 minutes

Le mousse du bout du monde

Comme chaque soir, Ronan rentre de l'école. Il sait ce qui l'attend : depuis la perte douloureuse de sa mère, son père, si attentif autrefois, ne cesse de s'enfoncer toujours plus dans l'alcool, et c'est un peu la même scène qui se répète chaque soir. Cette fois pourtant, la dispute éclate avec plus de violence, et Ronan décide de quitter la maison. L'adolescent réussit à s'embarquer comme mousse sur le Marie-Antoine, un des derniers trois-mâts à voile de transport de marchandises. Pour lui, une nouvelle vie commence, la vie dont il a toujours rêvé : celle de marin. Des ports français aux côtes africaines, l'aventure l'attend. Le jeune mousse doit désormais affronter calmes plats et tempêtes, violence des marins et de la nature.

"Le mousse du bout du monde" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
Du même éditeur :

Extrait du livre Le mousse du bout du monde

Le mousse du bout du monde de Henri Dumoulin aux éditions Rêves Bleu


Brandissant le tisonnier, Armel Lenevez atteignit la porte au risque de perdre l’équilibre et l’ouvrit en gueulant : « Dehors ! » Sa physionomie avait une expression si féroce que Ronan eut peur. Il se faufila prestement sans pouvoir esquiver une taloche. Puis il dévala quatre à quatre les marches usées de l’escalier, quoique son père eût été bien incapable de le poursuivre! Pour la troisième fois depuis un an il était mis à la porte. Mais précédemment il était resté longtemps dans les ténèbres, attendant que se calme la colère de l’ivrogne. À chaque fois il avait entendu son père l’appeler de là-haut d’une voix qui vibrait puis s’adoucissait : « Allez, monte mon gars! » Il donnait alors l’impression qu’il ne se souvenait plus de rien. À peine dégrisé il souriait à Ronan en lui donnant une amicale bourrade. – Il fait tout de même meilleur ici qu’en bas! lui disait-il, et la paix revenait. Mais cette nuit, Ronan, choqué et écœuré, décida de ne pas attendre... – Tant pis, je pars, pour toujours... Il veut que je gagne ma vie, j’en suis capable! J’arriverai bien à me débrouiller tout seul. Sans lui!
À la dérive... Il bruinait, en ce soir de septembre 1926, sur la Loire et sur la « butte » du quartier Sainte-Anne à Nantes. Les élèves qui sortaient du cours complémentaire de l’école publique s’interpellaient en blaguant après des heures d’immobilité et de silence obligatoire. Quelques-uns s'élançaient déjà en direction du port. Celui qui les entraînait accosta au passage un de ses copains qui, les mains dans les poches, les regardait en sifflotant d’un air indifférent. – Allez, Ronan, fonce ! On descend au quai de l’Aiguillon, il paraît qu’un trois-mâts vient d’accoster. – J’hésite, répondit le garçon, un gaillard de 14 ans déjà costaud. C’est samedi, jour de paye! Il faut que mon père trouve la bouffe prête en arrivant, sinon... – Allez! Il n’est que 6 heures, t’as bien l’temps! Ronan affirma que s’il traînait, il risquait ensuite de passer un sale quart d’heure! Un petit blond à l’air malicieux les rejoignit, insinuant que peut-être il attendait sa copine. Haussement d’épaules de l’intéressé. Le groupe s’éloignait déjà place des Garennes. Les galoches claquèrent bientôt sur les cent marches de l’escalier géant qui descend au quai.
Ronan Lenevez resta seul, songeur. Il lâchait sa bande, six à sept copains pour qui la Loire et le port étaient le pôle d’attraction et de conversation favori. Les pères et les grands-pères de plusieurs d’entre eux avaient travaillé ou travaillaient encore dans la construction navale, chez Dubigeon, aux Chantiers de Bretagne ou à ceux de la Loire. Si Ronan et ses copains étaient passionnés par les performances des navires modernes à moteur, ils étaient aussi fascinés par les clippers, ces grands trois-mâts construits au siècle précédent par leurs aïeux. Quand ils en avaient l’occasion ils aimaient rencontrer sur les quais les anciens capitaines cap-horniers en retraite à Trentemoult, de l'autre côté du fleuve, qui venaient rendre visite à leurs « coursiers des océans », eux aussi vaincus par la vieillesse. Ces garçons les écoutaient raconter leurs exploits sur les mers lointaines. Tous rêvaient d’être marins! Mais aujourd’hui Ronan était obligé de les lâcher car il avait le pressentiment que ce soir de gros nuages s’amoncelaient. Le chantier où son père travaillait depuis quelques mois était entouré de très nombreuses buvettes... et les soirs de paye... Ronan s’en alla à grands pas. Son pantalon trop court dévoilait ses mollets musclés au-dessus de ses chaussettes qui s’écroulaient sur ses chevilles. À la maison personne ne s’occupait plus de ses vêtements! Il approchait de l’immeuble vétuste où était juchée la mansarde qu’ils habitaient, son père et lui, depuis quatre ans. À peine entré, Ronan soupira en ouvrant le garde-manger; il était vide! Dans la pièce unique où les lits n’avaient pas été faits, des bouteilles renversées et des verres sales traînaient sur la table. Dans la huche pas le moindre croûton... Le garçon jeta son cartable d’un geste rageur. – Vacherie! grogna-t-il. Dans le tiroir du buffet il trouva bien le porte-monnaie pour les commissions, mais sans un centime! Pas question d’aller acheter quelque chose à crédit, la réputation de son père, Armel Lenevez, était faite : un boit-sans-soif, un ivrogne, un sac à vin! Plus personne ne lui faisait confiance. Le garçon se souvint de ce qui s’était passé la veille. Un homme était entré, un sale type que Ronan connaissait déjà et qui lui faisait peur. Son père était sorti avec lui sur le palier; ils s’étaient disputés. L’homme, un certain Georges Vineux, voulait de l’argent. Son père lui avait donné tout ce qui lui restait, c’est-à-dire bien peu. – J’ai payé ma dette, Vineux, avait-il dit les dents serrées. Je te préviens, ça suffit! Si tu reviens je te démolis. L’homme avait empoché les billets, haussé les épaules. Ronan avait entendu qu’il déclarait : – Tu n’es pas près de me revoir! Je disparais ! D’ailleurs un soûlard comme toi n’est plus bon à rien! La porte avait claqué. Le père de Ronan accablé, s’était assis à la table. Il avait seulement murmuré avant de se remettre à boire : – Ce type a brisé ma vie, tu vois. Il a aussi tué ta mère...
Orphelin La fraîcheur pénétrait par la vitre brisée d’une fenêtre; Ronan frissonna. Quand il voulut allumer le fourneau il ne restait plus rien dans le seau à charbon! Le garçon mit un peu d’ordre dans la pièce et rinça la vaisselle à l’eau froide. Comme l’obscurité envahissait le local il chercha la lampe à pétrole. Il en découvrit les débris sous l’armoire. Son père avait dû la faire tomber par inadvertance quand il était revenu du chantier à midi pour casser la croûte. Il se demanda s’il n’était pas déjà « entre deux vins » comme disaient les voisins. C’était mauvais présage! « En quel état sera-t-il quand il rentrera tout à l’heure après avoir touché sa quinzaine », se demanda le garçon? Un bout de bougie permit à Ronan d’attendre en révisant quelques leçons. Il voulait être reçu l’année suivante à l’école primaire supérieure pour passer son brevet. À 8 heures son père n’était pas encore de retour. Il comprit qu’une fois encore il ne resterait rien de la paye! « Je suis bon pour un coup de tabac, comme disent les marins quand s’annonce une tempête; mais j’en ai vu d’autres ! » Il serra les mâchoires. Ce soir la colère autant que la crainte se répandait dans la tête et dans le cœur de l’adolescent. Il savait, en plus, que tout à l’heure, quand son père rentrerait, il faudrait qu’il se taise... Ça ne pouvait plus durer! Il pensa à sa mère... Si seulement elle était encore ici... Mais sa mère était morte depuis quatre ans. Marie-Madeleine Marrouet, dixième enfant d’une famille de pêcheurs du sud de la Vendée était devenue orpheline à 14 ans. Placée « bonne à tout faire » dans une maison bourgeoise du centre ville, la petite vendéenne avait rencontré Armel, à 18 ans, un plâtrier jeune et séduisant, d’origine bretonne. Ses trois frères aînés avaient péri dans le naufrage de leur thonier, aussi Armel avait-il décidé de choisir un métier moins périlleux. L’année suivante, après leurs noces, le jeune ménage s’était installé à Chantenay, dans la banlieue ouest de Nantes. Armel était alors devenu artisan. Grâce à son courage et à ses compétences professionnelles l’entreprise avait bientôt prospéré. Ronan était né en 1912 pour la plus grande fierté du ménage. Mais 2 ans plus tard la « Grande Guerre » que la France venait de déclarer avait entraîné la mobilisation générale. Armel, qui avait servi dans l’infanterie lors de son service milit aire, fut rappelé sous les drapeaux. Il avait participé aux batailles de la Somme, de la Marne et à celle, la plus terrifiante, de Verdun! La chance, mais Marie-Madeleine, son épouse, disait « la protection de Sainte-Anne, qu'elle avait priée » l’avait protégé. Il avait eu la vie sauve alors que les trois-quarts des hommes de sa section avaient été tués et beaucoup d’autres blessés! Durant les quatre années de guerre
Marie-Madeleine avait été obligée de travailler dur pour survivre avec son enfant. Elle s’était surmenée à tel point qu’en 1918 elle faillit être emportée par l’épidémie mondiale de grippe espagnole. Elle avait survécu mais sa santé était restée fragile. Deux ans plus tard elle contractait une phtisie, cette tuberculose qui causait d’abominables ravages dans les régions ouest de la France. Marie-Madeleine allait être emportée en quelques mois! Avant de mourir elle avait demandé à Ronan qui venait d’avoir huit ans : – Mon ange, que feras-tu quand tu seras grand? Le garçonnet, les yeux humides, se rendait compte que sa maman allait mourir. Il avait tenté d’affermir sa voix pour répondre : – Je serai marin, maman! Comme mes grands-pères Lenevez et Marrouet. Voyant se rembrunir le visage émacié de sa mère, il s’était empressé d’ajouter : – Mais j’aurai un grand bateau qui ne chavirera pas, moi! L’agonisante avait alors tourné ses regards vers l’image pieuse accrochée au mur de la chambre et elle avait prié Sainte-Anne de protéger son enfant. La disparition de Marie-Madeleine devait porter un coup terrible à son mari, Armel, que la guerre avait déjà éloigné de son épouse durant quatre ans. Son retour à la vie civile avait été une seconde lune de miel qui avait duré jusqu’à la mort de sa femme. Il avait alors crié à l’injustice parce que le ciel n’avait pas épargné celle qu’il aimait, pourtant si dévote alors que lui ne croyait ni à Dieu ni à Diable ! Un artisan déchu L’artisan Armel Lenevez n’était pas parvenu à surmonter son deuil. Déjà, avant la mort de sa femme, les affaires avaient commencé à péricliter mais il n’en parlait jamais. Plusieurs fois Ronan avait tenté de savoir : – Avant, l’entreprise marchait bien, alors pourquoi? Son père se refermait sur un secret qu’il ne voulait pas partager. Il avait commis des erreurs de gestion. La disparition de son épouse qui tenait la comptabilité et avait d’excellents rapports avec la clientèle n’avait rien arrangé. En outre ses sautes d’humeur indisposaient ses clients. Peu à peu avait ressurgi une habitude contractée durant la guerre : pour se remonter le moral avant chaque charge à la baïonnette ou durant les abominables pluies d’obus, les « poilus » ingurgitaient plusieurs quarts d’eau-de-vie. Il s étaient alors prêts à embrocher l’ennemi ou à crever sans en avoir conscience. Désormais, en temps de paix, cette méthode ne pouvait que nuire aux affaires d’Armel Lenevez. Bientôt ce fut la faillite! Il avait été obligé de vendre la jolie maisonnette achetée dans un quartier tranquille. Redevenu simple ouvrier plâtrier dans une entreprise
nantaise, il aurait encore pu subsister tant bien que mal dans cette pièce minable où il vivait désormais avec son fils. Lorsqu’il était à jeun, l’amour de son métier en faisait un compagnon habile et d’un commerce sinon agréable, du moins supportable. L’affection qu’il portait à Ronan le rendait attentif à ses études, à ses projets d’avenir. Il pensait : « Il ira loin, mon gars ! » Mais les petits coups de « remontant » dans les buvettes des environs le rendaient vite taciturne et irascible. Ce n’était rien à côté des grandes ribotes des soirs de paye! Il avait alors le vin mauvais à tel point que ses voisins le craignaient et que certains réclamaient son expulsion. D’autres, par pitié pour son fils, temporisaient... mais jusqu’à quand? Ce soir de septembre 1926 Ronan sursauta soudain, émergeant des souvenirs du passé où vivait sa mère. Dans l’escalier qui craquait, son père entamait à tue-tête le couplet le plus belliqueux de la Marseillaise : « Marchons, marchons, qu’un sang impur abreuve nos sillons ! » Et il ajoutait : « Tas de cochons! Tas de cochons! » en tapant du pied. Suivirent deux marches manquées, des jurons puis l’hymne national : « Allons enfants de la Patrie... » – V’la le père! se dit Ronan en soupirant, il a failli se casser la figure! S’il s’est fait mal, ça va barder! Je me gare au bout de la table, avec lui dans cet état on ne sait jamais! « Armel le plâtre », comme on disait dans le quartier, poussa la porte, trébucha, jura, puis bredouilla d’une voix tellement pâteuse qu’elle semblait lui coller au palais : – Bon Dieu! C’est noir là-dedans comme dans une tranchée de la guerre qu’on a gagnée! Apercevant enfin son fils il hurla : – Pouvais pas allumer la lampe, t’aimerais que je m’casse la gueule, dis? Comme dans ce sacré escalier! Ronan ne bougea pas. Il fit remarquer à son père, d’un ton qu’il s’efforça de garder calme, que quelqu’un avait fait tomber la lampe. Le pétrole s’était répandu sur le parquet. – Fallait faire attention, p’tit con! grommela le père Armel en avançant d’un pas hésitant. – C’est pas moi papa! – Alors c’est qui, hein? Ronan précisa qu’il était resté à la cantine à midi et qu’il avait trouvé la lampe brisée en arrivant. Le plâtrier, vacillant, vint s’étayer des deux mains à la table. Il avait sa gueule des mauvais jours. Le ton hargneux annonçait une soirée orageuse. Il demanda en criant : « Qu’y a-t-il pour souper ? » – Rien! Il n’y a rien dans le garde-manger et encore moins dans le porte-monnaie! – Fallait te débrouiller, espèce de paresseux! Ronan se rebiffa sous cette insulte. Il était encore premier de sa classe cette semaine. L’alcoolique ricana puis marmonna que l’école ne rapportait rien et qu’il était temps qu’il gagne son pain en travaillant de ses mains! Exaspéré, Ronan décida cette fois de lui tenir tête : – Alors pourquoi ne m’as-tu pas mis en apprentissage
à 12 ans comme le permet la loi? Ce n’est pas ma faute, c’est la tienne! Soudain la colère de l’ivrogne explosa. Il se redressa si brusquement qu’il faillit culbuter. Sa silhouette s’étira en ombre chinoise sur le plâtre du mur où elle dansa au gré de la flamme tremblotante de la bougie. À l’autre extrémité de la table Ronan se tenait debout, bras croisés, sourcils froncés mais l’estomac contracté. Ils avaient tous les deux une forte tête ronde à la chevelure noire, en brosse pour le « vieux », en broussaille pour l’adolescent, et de larges mâchoires, un nez aquilin et un front dégagé. Mais Ronan avait les grands yeux bleu clair de sa mère qu’il vrillait dans le regard noir et trouble de son père. C’était la première fois que l’adolescent lui tenait tête à ce point! Et pourtant il l’aimait, mais comment, ce soir, le reconnaître dans l’individu qui oscillait, qui bavait et dont l’haleine puait le « gros rouge ». Le père Lenevez asséna un coup de poing sur la table, qui vibra. Dans ce geste brutal sa musette glissa de l’épaule, un litre de rhum s’en échappa, qui se brisa sur le plancher. Il poussa aussitôt un hurlement comme s’il avait été blessé. – T’as fait exprès, petit salaud! tu vas me payer ça! Déjà, d’un regard clignotant il cherchait le balai. En le saisissant il faillit chuter. Ronan se tenait sur ses gardes, lèvres serrées pour retenir de dures paroles prêtes à jaillir. Il resta immobile à l’autre bout de la table que chaque mouvement de son père agitait. Soudain il eut l’impression que ce n’était pas son père qu’il avait devant lui, mais un inconnu en crise éthylique, prêt à cogner! Il ressentait à la fois colère et crainte. Dans les familles les corrections paternelles - et maternelles - étaient souvent brutales. Les oreilles des enfants sifflaient long- temps sous le claquement violent des taloches; les fesses se souvenaient, pendant de longues minutes, des tapes vigoureuses ou des coups de pied. Armel Lenevez se tut soudain, son torse se tassa, son visage se contracta, sa grosse moustache frémit. Il releva le col de sa veste de velours. – On attrape la crève, ici! Pourquoi t’as pas allumé le fourneau? Réponse sèche : « Pas de charbon, pas de ravitaillement, pas d’éclairage : pas de sous ! » Alors la colère de l’alcoolique rebondit. Il recommença à crier qu’il en avait marre de son gosse imbécile et impertinent. – Sors d’ici ou bien je cogne! Tu reviendras quand tu apporteras ta paye! Ronan décontenancé, avait pâli, mais il restait debout, bras croisés. Il répliqua, insolent : – Si tu crois que c’est à cette heure que je vais trouver du boulot! – J’ai dit! bredouilla le père. Dehors sale petit morveux qui veut commander! Des scènes terribles où le plâtrier, en état second, brandissait un tisonnier et gueulait : « Dehors! » s’étaient déjà déroulées ici. Dans ces moments-là, Ronan le savait, son père se
comportait comme un animal, violent et sans retenue. Le garçon allait-il, une fois encore, rester dans l’escalier attendre que l’orage passe jusqu’à ce que son père, repentant et un peu dégrisé, lui demande de revenir? Non! Cette nuit, Ronan, choqué et écœuré, était résolu à partir pour toujours, convaincu qu’il réussirait à se débrouiller tout seul. À l’étage, Armel le plâtrier, affalé sur une chaise, tira de sa musette un litre de rouge qu’il vida au goulot. Puis, indifférent aux coups de poings que ses voisins de palier donnaient dans la cloison, il entonna : « La Madelon vient nous servir à boire... » Mais bientôt il s’écroula sous la table et s’endormit. Sur le trottoir mouillé Ronan hésita sur la direction à prendre. Le réverbère à gaz plaquait une lueur blafarde qui découpait des ombres comme autant de fantômes sinistres. En fugue Ronan marcha d’abord à grands pas dans la pluie fine. Poings crispés dans les poches de la veste, il rentrait le cou dans son col relevé. Il n’avait pas eu le temps de récupérer son béret mais il avait raflé sur la table la casquette de son père, juste avant de fuir. Trop grande pour son crâne elle menaçait de s’envoler même si les lobes de ses oreilles la coinçaient. Il se dirigeait instinctivement vers le grand escalier qui descend de la place des Garennes vers la rue de l’Ermitage et le port. Au pied de la grande statue de Sainte-Anne dominant la Loire il s’arrêta. Le temps était à ce point bouché que, sur la rive opposée, le quai des Antilles n’apparaissait que par intermittence, entre les nuées mouvantes. Il resta un moment sur place, se demandant s’il allait descendre chercher refuge dans les hangars des entrepôts, auprès des grues du quai de l’Aiguillon. À l’abri il y attendrait le matin l’arrivée des dockers. Le père d’un de ses camarades de classe les connaissait tous. Étant peseur juré, il pourrait lui trouver un travail sur les quais. Ronan était costaud, certes, mais était-il de taille à porter de très lourds fardeaux? Et puis, à son âge, avait-on le droit de l’embaucher?
La pluie commençait à traverser son paletot. Pour réfléchir à sa situation critique il pensa qu’il serait mieux abrité dans les ruelles de la butte. Jusqu’à présent il n’avait croisé aucun passant. Qui le reconnaîtrait d’ailleurs? La lueur des réverbères estompait sa silhouette dans le crachin épais. Rasant les murs Ronan entendait de temps à autre des voix et des rires à travers les volets clos des maisons. « Des gens heureux! Tant mieux pour eux! » pensait-il, gorge serrée. Un peu plus loin il passa devant un appartement du rez-de-chaussée. Le vent venait juste d’entrebâiller quelque peu les persiennes. Il s’arrêta pour jeter un discret coup d’œil à l’intérieur. Une famille à table sous la lumière crue d’une lampe à pétrole : les parents, une fillette de quatre à cinq ans et un adolescent. Celui-ci présentait une assiette à sa mère. Ronan crut capter un instant d’alléchantes effluves qui le firent déglutir. Dans la buée qui montait de la soupière il reconnut la silhouette d’un élève de la classe du certificat d’étude de son école. Paresseux mais bon camarade. Il eut un instant l’idée d’inventer un mensonge quelconque pour frapper à la porte. Peut-être l’inviterait-on? Mais Ronan avait trop de fierté : il n'allait tout de même pas dire la vérité! Il aurait honte. Et le père de son camarade n’essayerait-il pas de le ramener chez lui? « Non ! Non ! Impossible! Je me suis juré, tout à l’heure, de ne remettre les pieds chez mon père qu’avec un métier assurant mon indépendance! » décida-t-il dans un sursaut d’orgueil. Il ferma les yeux devant la fenêtre des tentations. Des larmes cherchaient à suinter à ses paupières. Ronan renifla pour les stopper tandis qu’il reprenait son errance en dépit de la fatigue qu’il commençait à ressentir car il n’avait rien mangé depuis le bol de café matinal. Il arriva bientôt rue des Sallorges où l’on venait d’installer un musée de la Marine. Ronan savait que c’était un « musée des c orsaires » : Lusançais, Cassard, Crabosse, et autres « gens de mer » nantais. Cette évocation fit émerger Jules Verne de la mémoire de Ronan. Il avait lu presque tous ses livres à la bibliothèque de l’école. Il pensa que son auteur préféré avait eu beaucoup de courage pour embarquer à l’insu de ses parents sur un grand navire en partance pour le bout du monde. Jules Verne n’avait alors que 12 ans et habitait à quelques rues de là! Il s’en était fallu de peu qu’il réussisse à prendre le large! « Le bout du monde, pensa alors Ronan en imaginant des cocotiers et des explorations dans la jungle... Pourquoi pas moi ? » « Demain mon père sera dans un tel état qu’il ne se souviendra même pas de ce qui vient de se passer. Il attendra longtemps avant de se préoccuper de mon absence, comme d’habitude! Pendant ce temps-là... » Ronan savait que les « canotes » de Loire accostaient toujours au bout du quai de la Fosse, en amont. Ces lourdes barques à deux mâts gréés en voiles latines pêchaient, selon les saisons, dans l’estuaire ou en mer : la sardine, l’anguille, le barbillon, l’alose, le saumon, sans parler des moules quand le moment était propice.
Pourquoi ne tenterait-il pas sa chance d’y embarquer à l’aube? En attendant il pourrait passer la nuit dans le hall de la gare de la Bourse, toute proche. Mais soudain une trombe d’eau se déchaîna sur le quartier. Elle cribla Ronan qui chercha refuge sous l'échafaudage d’un immeuble en construction. Presque aussitôt une femme vint l’y rejoindre en courant. Elle disait : « Brou! brou! brou! Quel temps à décorner les bœufs! » Elle éleva une lampe tempête afin de voir qui se tenait là, caché. La flamme chahutée par les rafales révéla Ronan. – Ben, toi, dit-elle, je te connais! Qu’est-ce que tu fiches à cette heure par ici? Trempé comme une lavette pas essorée! Ronan ne répondit pas. Il se souvenait. Elle était de son quartier. Quand son père en parlait avec des voisins, il se passait la main sur la moustache en souriant de façon bizarre. – Un sacré numéro! Dame oui! chuchotait-il. Mais les ménagères, outrées, murmuraient : « Une drôlesse ! » Ronan savait! Les garçons à peine plus âgés que lui en racontaient de belles sur les filles de joie du quai de la Fosse! La femme secoua ses jupes pour en faire tomber l’eau, puis elle remarqua : – Dis donc, toi, t’as grandi vite! Te v’là quasiment homme! Ronan se méfia. – Je suis en retard! Faut que je rentre tout de suite à la maison, bonsoir m’dame! dit-il précipitamment. Il s’enfuit sous l’averse qui flanchait un peu et fila en direction du débarcadère des canotes. Mais une nouvelle ondée s’affala sur la ville à tel point qu’il dut s’abriter sous la voûte d’une porte cochère. Il commençait à frissonner, sa chemise mouillée collait à sa peau. L’averse persista. Le temps lui parut de plus en plus long. Des marins en goguet te passèrent en se tenant par les épaules. Ils roulaient d’un bord à l’autre de la rue en chantant : « Jean-Françoué de Nantes, gabier de la Fringante, oh, mes bouées ! » Le fugitif s’enfonça davantage dans l’encoignure d’une porte latérale; il grelottait de plus en plus, la fringale lui broyait l’estomac. Il commençait à se demander s’il allait se tirer d’affaire! Il était désormais seul au monde. Aucun membre de sa famille aussi bien du côté de sa mère que de son père ne résidait dans la région nantaise. Toutes relations avaient d’ailleurs été coupées entre « Armel l’ivrogne » et le reste de la parenté. Personne ne viendrait à son aide! Épuisé, réalisant combien était précaire et pénible sa situation, il se demanda s’il n’avait pas cédé trop vite à la colère, tout à l’heure, lorsque son père était rentré ivre. Son impulsivité l’avait emporté! « Si maintenant je revenais à la maison sans faire le moindre bruit je le trouverais profondément endormi. Demain il ne se souviendrait pas de m’avoir chassé. Il me féliciterait, comme d’habitude, pour mes succès scolaires. Ce serait un autre papa, plein d’ambition pour