>   Les maîtres parleurs
Les maîtres parleurs

Les maîtres parleurs

9-12 ans - 23 pages, 3998 mots | 31 minutes de lecture
© Alzabane, 2008, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Les maîtres parleurs

Les maîtres parleurs

Entre le conte burlesque et la fable, le livre offre une joyeuse satire de notre société de bavards et de communicants, sur fond de « crise du vieux Monde » où les vieilles générations peinent à laisser leur place aux jeunes . À travers huit personnages grotesques, incarnant les vieux politiques, les avocats, mais aussi les experts en tous genres, les médias, les vieilles stars décaties, l’histoire imagine le grondement d’une révolution à venir qu’aucun n’a vu venir. Écrit lors de la fameuse crise de 2008, le livre trouve un magnifique écho à travers les mouvements sociaux de 2019.

"Les maîtres parleurs" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
Du même éditeur :
Autres livres écrits par Jean-Sébastien Blanck : Voir plus
Autres livres illustrés par Jonathan Bousmar : Voir plus
Enregistrement(s) proposé(s) par storyplay'r

Raconté par Jean-Cyprien

narration avatar
Ecouter

Extrait du livre Les maîtres parleurs

Les Maîtres parleurs de Jean-Sébastien Blanck et Jonathan Bousmar aux éditions Alzabane


Les Maîtres parleurs
Prologue Harassé par les cris de son peuple, fatigué de migraines et de bruits, il fut un jour où notre Monde décida d’en finir… Il se retira de la cité et s’en alla, seul, au cœur de la forêt voisine, à l’abri des regards. Il trouva une clairière et commença à se purger de ses maux. Il se purgea tant qu’on pouvait se purger, espérant que mort s’en suive ! Mais, après tout un hiver de souffrances, et bien qu’il fût à l’agonie et sans espérance, le Monde s’aperçut qu’il vivait encore. Il implora le ciel, et dans un ultime effort, décidant du coup de grâce, il prit son épée et se saigna. Le Monde s’évanouit, et tout un été, le sang coula. Puis un matin, le Monde, se réveillant en grimace, constata à demi-conscient qu’il vivait encore. Et qu’il vivrait toujours… La Mort lui refusait son abri. C’est ainsi qu’épuisé, il se releva et décida de retourner dans la cité. Il tituba, reprit le chemin en laissant la clairière baignée de tout son sang. Puisque malgré tant de peines, il ne pouvait mourir, alors mieux valait changer.
Un certain Alchimiste et un certain Magistrat vivaient dans une clairière, au fin fond d’une forêt reculée. C’est là que le roi de la cité, qu’on appelait le « Monde », avait fait chasser ces deux bavards, épuisé qu’il était par leurs mauvais services et leurs verbiages. L’un, l’Alchimiste, se disait maître en arithmétique autant qu’en botanique. Tour à tour savant et médecin, il n’avait toujours soigné le mal que par le mal. Et à force de lavements et de potions, cela allait toujours de mal en pis. D’un cor au pied, on finissait avec un pied-bot et, par les soins de ce mauvais docteur, on mourrait plus qu’à l’envi. L’autre, le Magistrat, se disait maître en réthorique. Tour à tour législateur, gratte-papier et avocat, ce diseur de grec et de latin savait tout, connaissait tout, comprenait tout, tant et si bien que parlant sans cesse du tout, on avait fini par le surnommer « Maître en baragouin ». Le Roi-Monde avait donc abandonné ces deux lascars aux bons soins de la forêt, qui, charitable, leur offrit quelques gibiers, du bois et l’eau croupie d’un étang où vivait un peuple de grenouilles. Nos Maîtres ne s’inquiétaient nullement de leur exil. Le Monde avait eu un accès de colère et voilà tout ! À n’en pas douter, il les rappellerait à la Cour…
Voulant maintenir une certaine étiquette, ils fondèrent, un jour du mois de germinal, l’Ordre de la forêt et se médaillèrent. C’est alors qu’arriva un petit homme, couvert de sacs de pièces : c’était l’Argentier de la cité… - Ah, mes seigneurs ! s’exclama-t-il, hors d’haleine. Quelle cruauté ! Le Monde me renvoie aussi ! Marchand et notaire, ce maître des faillites avait dilapidé tant de fortunes et ruiné tant de manufactures que la cité en avait perdu tout son or. De trafics malheureux en banqueroutes, cet amoureux du gain avait essoré jusqu’à l’os les bourgeois comme les princes. Il avait aussi inventé cette monnaie de papier, les assignats, disant aux paysans du royaume que c’était un nouvel or. Ils le crurent sur parole et… se trouvèrent sur la paille. Le petit homme était épuisé. Il avait marché plus de cinquante lieues. - Mes amis, dit-il, pour une paillasse et un cuissot de votre lièvre, je vous prête dix écus, à cinq sols d’intérêts. - Mon cher maître, s’écria le Magistrat, en vertu de la chose objectée, vous partagerez notre sort mais sans prêt, ni achat ! Comme il avait grand faim, maître Crésus prit l’assiette que les deux compères lui tendaient, et oubliant tous ses tourments, il but son potage à la seule fortune du pot…
Durant tout le mois de germinal, nos aristocrates imaginèrent le Roi-Monde, malade, soigné par une armée de domestiques. À l’exception de ces derniers, personne ne l’avait jamais vu, car il ne se montrait jamais. On disait que c’était un géant, haut d’au moins trente pieds. Depuis sa naissance, sa cour faisait en effet livrer d’inimaginables festins dont elle profitait largement. C’est pourquoi on avait engraissé le Monde comme un ogre. Chaque jour, on lui avait fait engloutir plus de trente vaches, mille œufs, sept cents pains, deux cents mottes de beurre, presque cinq cents salades et des fruits sans jamais s’arrêter… Ce monstre avait tant grossi, et grandi, qu’il fallait maintenant cent cinquante chevaux pour le transporter en char. C’est ainsi qu’à force de manger toujours plus et d’user des siècles durant son foie et son estomac, le colosse en était devenu horriblement malade. - Nous avons trop richement nourri ce vieux Monde, répétait l’Alchimiste. Maintenant, il ne peut plus digérer…
On en était à ces réflexions, quand, un matin de floréal, arrivèrent l’Archiprêtre, l’Automate et son Calculateur… - Eh, qui voilà ? s’exclama le Magistrat. Son Excellence serait-elle chassée, elle aussi ? - Si fait ! soupira l’Archiprêtre. Comme un vulgaire brigand ! Le Monde a perdu la raison ! C’est une crise de démence ! L’Archiprêtre était le curé de tous les curés. Maître en philosophie, il commandait aux mœurs et avait tant décrété le bien et le mal, qu’il en avait, lui aussi, abruti la cité. Quant à l’Automate, son Calculateur l’avait présenté comme un messie. Il devait libérer les hommes des tâches les plus ingrates, de l’ouverture du pont-levis à l’intendance du palais. Mais, on s’aperçut vite que tout ce qui se faisait à l’endroit, la créature le faisait toujours à l’envers. Et ainsi avait-elle commencé à dérégler toute la cité… On interrogea la ferraille. Qu’avait-elle à dire pour sa défense ? - Qui es in caelis sanctificetur nomen tuum adveniat ! s’exclama l’Automate avec entrain. - En partant de la cité, se lamenta l’Archiprêtre, j’ai récité le Pater Noster. Et depuis, il ne fait que le répéter… Car en plus de tout, l’Automate se prenait pour ses amis humains et, se croyant grand parleur, il se délectait de leurs charabias les plus incompréhensibles.