Extrait du livre La Vie très horrifique des géants Gargantua et Pantagruel
La vie très horrifique des géants Gargantua et Pantagruel de Rabelais, adapté par Jean-Sébastien Blanck, et illustré par Gaëtan Noir aux éditions Alzabane
La vie très horrifique des géants Gargantua et Pantagruel
Avant-propos de l’éditeur Qui n’a jamais qualifié un repas de gargantuesque ? Ou un festin de pantagruélique ? Qui ne s’est jamais moqué des moutons de Panurge ? Qui n’a jamais parlé de substantifique moelle ? Qui ne s’est jamais moqué d’un torchecul ? Ces expressions, dont la liste pourrait s’allonger indéfiniment, nous les devons à François Rabelais et à sa chronique gargantuine racontant l’histoire de deux géants, Gargantua et son fils, Pantagruel. Un mot rapide s’impose pour en rappeler la genèse, l’œuvre comprenant non pas deux volumes, comme on le croit souvent, mais cinq. L’esprit nouveau de la Renaissance En 1530, à plus de 40 ans, François Rabelais, ancien moine bénédictin, devient médecin. Il acquiert une réputation d’humanisme et d’érudition dans de nombreux domaines et fait paraître en 1532 Les Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, roi des Dipsodes, composés par Maître Alcofribas Nasier, abstracteur de quintessence. Ce dernier est l’anagramme de François Rabelais. Ce roman-farce s’avère résolument comique et est écrit dans le style d’un bonimenteur de foires. L’auteur y reprend la tradition des récits populaires consacrés à des géants naïfs et grotesques. Il parodie les romans de chevalerie, comme le fera aussi, plus tard, Cervantès avec Don Quichotte. Ce faisant, il se moque allégrement d’un certain obscurantisme aux prises avec l’esprit nouveau de la Renaissance. Pantagruel obtient un tel succès, et les condamnations de la Sorbonne, que Rabelais publie deux ans plus tard une suite, qu’on qualifierait aujourd’hui de « préquelle » : La Vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel. Le roman, plus philosophique, se moque de l’enseignement médiéval, de la toute-puissance des autorités et de l’appétit de conquête des rois tels que Charles Quint ou François 1er. Puis, trois autres volumes suivent : en 1546, paraît le Tiers livre des faits héroïques du noble Pantagruel, que la Sorbonne juge obscène et souhaite censurer. En 1552, paraît le Quart livre, où Pantagruel et Panurge voyagent dans une mer parsemée d’îles étranges. Enfin, en 1564, onze ans après la mort de Rabelais, paraît le Cinquième livre, qui n’a été que partiellement écrit par l’auteur. Un banquet de mots Peu de monuments littéraires ont suscité autant de publications à travers les siècles, l’œuvre étant toujours
étudiée du collège à l’université. Néanmoins, reconnaissons ce paradoxe : en dehors du cursus scolaire, peu d’entre nous ont lu intégralement ne serait-ce qu’un seul des cinq romans. La langue, bien qu’extraordinairement inventive et riche, peut paraître complexe et datée. La truculence verbale de Rabelais est souvent assimilée à de la scatologie, lourde et scabreuse et, pour beaucoup, tout ne semble être que ripaille, boustifaille et autres grivoiseries. Rabelais ne serait qu’un auteur paillard, bon à amuser les jeunes médecins en salles de garde. Quant aux références historiques, comme l’allusion à Charles Quint dans Gargantua ou les voyages de Jacques Cartier dans le Quart livre, elles sont incompréhensibles pour la majorité d’entre nous. Voilà quelques raisons qui font de ce monument une œuvre peu lue au regard de sa notoriété. À l’instar des moulins à vent chez Don Quichotte et du nez allongé de Pinocchio, la mémoire collective n’a retenu que des épisodes ténus, tels les moutons de Panurge et certains néologismes grivois. C’est pourquoi, comme nous l’avons fait avec L’Histoire des admirables Don Quichotte et Sancho Pança, nous vous proposons un condensé illustré des cinq volumes, à travers un texte résumé et expurgé de toute digression, et en ne se focalisant que sur les passages burlesques. Cette adaptation, qui s’appuie sur cinquante-cinq images de Gaëtan Noir, ne prétend donc nullement être une traduction de l’œuvre intégrale. Néanmoins, notre texte reste dans sa quasi-totalité composé à partir du texte d’origine. Nous espérons rendre le génie littéraire de Rabelais, maître du style et du néologisme, sans se focaliser sur le scatologique, l’anagramme et la contrepèterie. L’écrivain nous offre en effet une véritable « danse des mots », un banquet menant parfois à l’ivresse... Pour fluidifier le récit, notre adaptation prend quelques libertés quant à la chronologie des livres (Pantagruel étant paru avant Gargantua), des chapitres, ou de certains passages. On remarquera aussi la mention dès l’ouverture de l’oracle du Graal rabelaisien, la dive bouteille, suggérant une véritable intrigue, assez floue dans l’œuvre. Enfin, le texte original s’achevant sans qu’on sache ce qu’il adviendra de Pantagruel et de ses compagnons, nous avons « comblé » ce vide en reprenant l’épilogue du second volume. Rabelais y annonce des faits qu’il n’a finalement jamais racontés tels le mariage et le cocufiage de Panurge. Et maintenant, préparez-vous à entrer dans l’épouvantable monde, héroïque et comique, des inestimables Gargantua et de son fils Pantagruel. Jean-Sébastien Blanck Directeur d’Alzabane éditions
Des origines et de l’éducation de Gargantua et comment il inventa le meilleur torchecul
Lecteurs bienveillants et buveurs très illustres, voulez-vous connaître la plaisante et joyeuse histoire de l’énorme géant Gargantua et celle de son fils, le non moins géant Pantagruel, roi des Dipsodes ? La chronique de leurs héroïques faits et prouesses nous a été conservée dans un livre. C’est le bon seigneur Jean Audeau qui le découvrit en faisant creuser des fossés dans son pré. Les rats en avaient rongé le début, mais, à force de bésicles, moi, Alcofribas Nasier, je pus le déchiffrer et je l’ai reproduit pour vous. Réjouissez-vous, mes bons disciples, et lisez gaiement ce que fut leur vie inestimable. Vous saurez comment, à force d’un périlleux voyage, fut découverte la merveilleuse dive bouteille de l’oracle Bacbuc.
Il n’est pas inutile, pour commencer cette joyeuse histoire, que je vous rappelle la généalogie des bons Gargantua et Pantagruel. C’est d’ailleurs ainsi que font tous les bons historiographes. Au commencement de notre monde, donc, Abel tua son frère Caïn. La terre, imbibée du sang de ce juste, devint si fertile que, plus tard, elle se mit à produire toutes sortes de très beaux et très gros fruits, et particulièrement, des nèfles. On appela d’ailleurs cette année-là « l’année des grosses nèfles ». Elles étaient aussi appétissantes que délicieuses au goût et figurez-vous que trois suffisaient pour remplir un boisseau. Aussi, les hommes et les femmes de ces temps lointains en mangèrent volontiers et avec beaucoup de grand plaisir. Cependant, bien vite, ils se sentirent aussi trompés que Noé l’avait été avec le vin. C’est ce saint homme, qui, ayant planté la vigne, but le premier cette merveilleuse, cette céleste et joyeuse boisson qu’est le pinard ! Mais, tout en la goûtant, il en ignorait la puissance... Tous nos gens, donc, rassasiés de leurs belles nèfles, furent rapidement pris d’épouvantables enflures et difformités. Les premiers se mirent à grandir des jambes et, à les voir, on eut pu les prendre pour des grues aux pattes fines, ou pour des flamants roses, ou encore pour des gens marchant sur des échasses. Les étudiants les appellent « jambus ». Puis, d’autres gens virent leur nez rougir et s’allonger si bien qu’il prit la forme d’un tube d’alambic, tout boutonné et pullulant. Le chanoine Panzoult et Piédebois, médecin d’Angers, sont comme ça. Soyez certains que bien peu de leurs descendants, dont Ovide, aimèrent la tisane et qu’ils sont depuis restés amateurs de jus septembral. Pendant ce temps, des hommes s’allongèrent par... leur membre ! Celui qu’on nomme « le laboureur de nature ». De sorte qu’ils l’eurent merveilleusement gras, gros et si long qu’ils s’en servirent de ceinture en s’entourant le corps au moins cinq ou six fois avec. Mais, quand leur membre avait plutôt le vent en poupe, vous auriez pris ces gens pour des chevaliers brandissant leurs lances. Ceux-là, on en a perdu la trace et croyez bien que, depuis leur disparition, les femmes se lamentent qu’il n’en existe plus... On en vit d’autres enfler par leur ventre qui devint chez tous aussi large et bossu qu’un gros tonneau. La lignée de ces « ventrem omnipotentem » donna des gens de bien et de bons rigolards. On compte parmi eux Pansart et Mardigras. On en vit encore enfler par les épaules et on appela cette lignée lesmontifères, c’est-à-dire des « porte-montagnes ». Il y en a beaucoup de par le monde, et le plus célèbre d’entre eux fut le poète Esope.
D'autres grandirent par leurs oreilles. Elles devinrent si grandes qu’avec l’une, ils purent se faire un pourpoint, ou des chausses, et qu’avec l’autre, ils se couvrirent comme d’une cape à la mode espagnole. On dit en Bourbonnais que cette race existe encore, d’où l’expression « oreilles de Bourbonnais ». Enfin, certains gens grandirent le long du corps, en large et en travers, tant et si bien qu’ils se transformèrent en véritables géants. Il en découla toute une descendance dont je dois maintenant vous citer les plus illustres aïeuls car, apprenez, gentilshommes, que c’est d’eux que sont issus les géants Gargantua et son fils Pantagruel, celui qui trouva la dive bouteille avec ses joyeux compagnons Panurge, frère Jean des Entommeures et Épistémon.
Le premier de la race de ces illustres géants fut Chalbroth, qui engendra Fariboth, qui lui-même engendra Hurtaly. Hurtaly, beau mangeur de soupe, régna au temps du déluge et c’est ce géant qui, trop grand pour entrer à l’intérieur de l’arche de Noé, la sauva du naufrage en l’enfourchant, comme le font les petits enfants avec leurs chevaux de bois. De cette façon, il la dirigea pendant tout le temps du déluge avec ses jambes et avec l’un de ses pieds, de la même manière qu’on se sert d’un gouvernail. Ceux qui étaient à l’intérieur du navire le nourrissaient en lui envoyant des vivres par la cheminée. Parfois même, ils discutaient ensemble. C’est plus tard que naquit Atlas, qui, avec ses épaules, empêcha le ciel de tomber. Sa descendance donna Goliath et plus tard, Etion, qui fut le premier à contracter la vérole en dormant la bouche ouverte. Puis, vinrent Encelade et Briarée qui avait cent mains, et je pourrais vous en citer bien d’autres tels Porus qui combattit Alexandre le Grand, Happemouches qui inventa la manière de fumer les langues-de-bœuf dans la cheminée, Fier-à-bras, Fracassus, Galaffre, Falourdin et enfin, plus tard, Grandgousier, père de Gargantua. Plaise à Dieu que vous connaissiez maintenant cette généalogie qui nous a été conservée par un don de Dieu et qui fut retrouvée par le bon Jean Audeau. Je crois qu’il y a beaucoup de rois, ducs ou papes qui descendent d’un porteur de fagots et, au contraire, nombreux sont les gueux, les souffreteux et misérables qui descendent d’un empereur. De même, on a vu des règnes et des empires passer des uns aux autres, des Mèdes aux Perses, des Perses aux Macédoniens, des Macédoniens aux Romains. Et moi-même, qui vous parle, je crois que je descends de quelque puissant roi ou prince du temps jadis. Car, vous n’avez jamais vu personne qui ait le plus grand désir que moi d’être roi et riche, et de faire bonne chère. Peut-être le serai- je dans l’autre monde... Mais, revenons-en maintenant à nos moutons, c’est-à-dire, au géant Grandgousier, père de Gargantua. Grangousier était un joyeux luron, qui aimait rire, boire sec, comme n’importe quel homme de cette époque, et manger salé. Il possédait une bonne munition de jambons de Mayence et de Bayonne, force langues-de-bœuf fumées, quantité d’andouilles et abondance de bœuf salé à la moutarde. Il avait aussi de bonnes réserves de caviar et des provisions de saucisses de Bigorre, de Longaulnay, de la Brenne et de Rouergue. Il avait épousé, la fille du roi des Parpaillots, Gargamelle, une belle petite garce à la belle gorge et à la belle trogne.



























