Extrait du livre La carotte et le bâton
La carotte et le bâton de Delphine Pessin aux éditions Talents hauts
PARTIE I : ÉMILIE RENTRÉE Ce matin-là, c’était la rentrée. Comme nous venions de déménager, j’avais drôlement peur. Je n’avais pas très bien dormi et j’ai commencé à énumérer tous les changements dans ma vie cette année : nouvelle sœur, nouvelle maison, nouveau collège, nouveaux profs, nouvelle classe, nouveaux amis. Ça faisait vraiment beaucoup. Je me suis répété, comme un mantra : « Tout va bien se passer. Tout va bien se passer. » Je me suis levée bien avant la sonnerie de mon réveil. La lumière perçait à peine par la fenêtre. Une fine pluie nimbait tout d’une aura grise et froide. Habillée rapidement, je suis descendue dans l’entrée où se trouvait le seul miroir permettant de se voir en entier. J’ai observé le résultat dans la glace. C’était correct. Hormis mes cheveux bien sûr. Ils sont roux.
Pas blond vénitien, j’aurais préféré, ni même auburn, ce qui aurait été un moindre mal. Ils sont roux, d’un roux flamboyant. Orange, il faut bien appeler un chat un chat. Mes sourcils sont roux aussi et mon nez est parsemé de taches de rousseur. Je n’ai pas tiré les meilleures cartes, c’est sûr… « Tu es un soleil à toi toute seule, affirme Papa. Ton visage est couvert de poussières d’étoiles. ». Mais il est évident que mon père n’est pas un modèle d’objectivité. Je suis entrée dans la cuisine, déjà envahie à cette heure matinale : mon grand frère affalé sur le comptoir engloutissait un bol géant de céréales et ma mère donnait le sein à ma petite sœur toute neuve. – Déjà prête, ma douce ? Tu n’es pas en retard. J’en connais une qui est un peu angoissée… Et mon charmant frère de renchérir : – T’inquiète, une école ou une autre, c’est partout pareil. Tu te fais bien voir dès le début et oublier ensuite. Ça a toujours marché pour moi. Gaby, c’est le « beau gosse », dixit lui-même. Et il est brun, lui. Il entre en terminale et un nouveau lycée ne le perturbe pas plus que ça. Ne trouvant rien à répondre à ses judicieux conseils, j’ai fait un vague bisou à Maman, une petite caresse sur le crâne chauve et doux de Louise et me suis installée à mon tour devant un bon chocolat chaud. Rien de tel pour se réconforter qu’un solide petit déjeuner.J’avais de l’avance, mais je suis vite partie parce que je comptais retrouver Cloé dans le bus. Elle n’était pas là. Du coup, j’étais toute seule à l’avant. Ça n’a pas arrangé mon trac. Cloé est ma meilleure amie. Enfin, plus exactement, ma seule amie et il y a seulement un mois que je l’ai rencontrée. – C’est toi qui habites la maison de l’autre côté du parc ? m’avait-elle demandé. Elle était posée sur un banc et semblait s’ennuyer ferme. Je revenais de l’épicerie où j’avais été acheter de quoi nous faire des sandwiches. Nous étions entourés de cartons et il n’y avait rien à manger. Maman m’avait envoyée en excursion pour rapporter de quoi nous nourrir tous les cinq. Autant dire que j’étais bien chargée. Sans me laisser le temps de répondre, elle avait ajouté : – J’habite dans le lotissement du bout de la rue ; j’ai quatorze ans et trois mois, et toi ? Je suis au collège Fernand Léger, je suppose que toi aussi ? Tu es en quelle classe ?
BARBIE J’avais déjà visité l’établissement avec mes parents, le jour des portes ouvertes au mois de juin. C’était une grande cité scolaire avec un collège et un lycée. Lorsque nous avions déambulé dans les immenses couloirs, j’avais eu bien du mal à me repérer. Saurais-je retrouver les bâtiments de sciences ? Le pôle artistique ? Les laboratoires de langue ? Mon ancien collège n’accueillait que trois classes par niveau alors qu’ici, il y en avait le double, sans compter les lycéens. Dans ce territoire inconnu, je me sentais toute petite et perdue. La cour où nous nous sommes rassemblés était un océan de béton. J’errais, ballottée de-ci de-là au milieu des rires et des exclamations de joie de ceux qui se retrouvaient après deux longs mois d’été.Est venu le moment où l’on nous appela par ordre alphabétique afin que nous nous rangions par classe.
Je gardais les yeux rivés au sol, impressionnée par le silence seulement ponctué par l’énumération des noms des élèves. « Sanson Émilie ». J’ai senti tous les regards sur moi tandis que je me dirigeais vers mon professeur principal. Les mains moites, je me cramponnais aux sangles de mon sac à dos. Quelqu’un m’a donné un léger coup dans le dos. J’ai serré les lèvres. Nouveau coup. Comme je m’apprêtais à protester, j’ai entendu une voix s’exclamer : – Émilie, tu me snobes ou quoi ? Je me suis tournée vers Cloé. Elle me souriait, l’air ravi. J’étais tellement soulagée de la voir que j’ai cru m’évanouir. – De toute façon, ils réunissent les élèves du même quartier, alors c’est pas vraiment un hasard qu’on soit ensemble. Comme à son habitude, elle a enchaîné : – T’as vu, on est avec Barbie. Elle est vraiment trop belle ! J’ai découvert, devant moi, en montant dans notre salle, une fille élancée. Alors même que je ne voyais d’elle que son dos, je n’avais pas besoin de demander la raison de son surnom. Moulée dans un short si court que ma mère en aurait eu une syncope, ses jambes semblaient interminables. Ses cheveux lisses arrivaient jusqu’à sa taille. Blonds, évidemment. Elle avançait, légère, gracieuse, indifférente à la bruine qui me transperçait les os. – Elle s’appelle Barbara. C’est super qu’on soit ensemble. Elle est trop classe, hein ? J’ai observé son profil fin. Elle a tourné la tête un bref instant et j’ai aperçu ses yeux bleus, presque trop pâles tellement ils étaient clairs. On aurait dit une apparition. Le genre de beauté inaccessible. Pas du tout le genre qui m’impressionnait. Pas du tout. Je me suis assise au deuxième rang et Cloé s’est placée à mes côtés. Elle m’a fait une grimace pendant que notre prof principale nous tournait le dos pour fermer la porte – Vous vous installez dans le silence le plus total. Mme Martinez était une femme d’âge mûr, impeccablement coiffée, vêtue d’un tailleur visiblement coûteux.– Je vais vous présenter rapidement le programme de cette année. Mais avant toute chose, je tiens à vous
rappeler les règles qui s’appliquent dans cette classe et au sein du collège. Elle parlait d’une voix sèche et nous jaugeait pendant son petit discours de bienvenue. – Nous allons être amenés à passer beaucoup de temps ensemble et, pour que cela se passe bien, il convient d’établir dès aujourd’hui des bases solides nécessaires à une vie en communauté. Toutes les règles que je vais vous énumérer, que ce soit la politesse la plus élémentaire ou le fait de lever le doigt avant de prendre la parole, toutes peuvent se résumer en un seul mot. Savez-vous lequel ? Personne n’a répondu. Nous étions déjà abasourdis par ce ton péremptoire. On n’allait pas faire les pitres dans ce cours. J’ai senti son regard s’attarder sur chacun de nous, comme si elle était déjà en train de nous évaluer. – Ce mot, mesdemoiselles et messieurs, c’est le RESPECT. Elle l’a inscrit au tableau. – Le respect des adultes bien sûr, mais aussi et avant tout, le respect que vous vous devez les uns aux autres. À ce moment-là, ce beau discours me semblait sensé. J’allais payer très cher avant de comprendre qu’il sonnait creux. Après une première matinée bien chargée, nous nous sommes dirigées vers le self. Il était immense, comparé à la cantine de mon ancien établissement. Une odeur de sauce tomate chatouilla mes narines. Je posai mon plateau sur les rails devant de grandes vitrines où étaient exposées les entrées. Cloé choisit une assiette de charcuterie, tout en m’expliquant quels clubs étaient proposés entre midi et deux. – Il y a plein de sports. Tu as le foot en salle, mais aussi le step, la prof est trop sympa. – Tu sais, moi et le sport… glissai-je quand je pus en placer une. – Oui, bon, moi c’est pareil. De toute manière, ce que je préfère au monde, c’est la chorale. Elle me décrivit le concert qu’ils avaient donné l’année dernière.– Le soir de la représentation, tous les collèges de la région se réunissent pour les Choraliades. J’avais le ventre qui faisait des nœuds, je pensais que j’allais vomir mon dîner sur mes chaussures, devant tout le monde, sur la scène. Elle me parlait tout en lorgnant déjà vers les desserts qui étaient proposés, au bout de la file. Elle avait
interprété en solo un morceau d’Alain Souchon. Même s’il ne s’agissait que d’un couplet, elle avait trouvé ça super. Monsieur Kotz, le prof de musique, lui avait assuré qu’elle possédait une jolie voix de soprano et elle avait eu son moment de gloire. – Et ce jour-là, mes parents, enfin mon père et ma bellemère, étaient assis presqu’au premier rang. Je n’arrêtais pas de me tortiller pour les voir et M. Kotz m’a dit : « Arrête de t’agiter, on dirait une starlette sur le point de monter les marches du festival de Cannes ! » Alors je me suis tenue raide comme un piquet jusqu’à ce qu’on commence, et là, je n’ai plus pensé à rien. Et je n’ai pas oublié mon texte quand ça a été mon tour de chanter toute seule. Je vis Barbara derrière nous qui m’observait avec un air pensif. – C’était vraiment l’extase ! conclut Cloé. – Ah ouais, génial ! C’est le kiff ! se moqua la belle blonde en donnant un coup de coude à son acolyte. Une petite brune frisée, les yeux bleus fardés de mascara qui lui faisait des cils papillonnants.– Mais tu n’es pas forcée de choisir la chorale, y a aussi le club de lecture ou l’atelier de théâtre, poursuivit mon amie. – Y’ a que des pièces pour les bouffons ! Cette fois, Cloé se tut. En silence, nous avons pris nos plateaux et sommes allées nous installer à une table. À ma grande surprise, mon amie a fait de grands signes en direction de Barbara pour lui indiquer les places libres à côté de nous. Après un haussement d’épaules, celle-ci a souri et est venue s’asseoir à ma droite. Sa copine, la brunette aux yeux de biche, s’est placée en face. – Je m’appelle Barbara et elle, c’est Olivia, ma pote. Et toi, c’est Émilie ? J’ai été étonnée qu’elle ait retenu mon nom, après tout nous étions vingt-huit en troisième 1, puis je me suis souvenue que j’étais « la nouvelle ». Cela expliquait peut-être l’intérêt que me portait cette fille très populaire, alors que moi, j’étais insignifiante. Elle me sembla encore plus belle de près. Ses grands yeux lui donnaient un air angélique. Son visage avait la forme d’un cœur. Ses lèvres étaient un peu fines mais rehaussées de rouge. – Alors, ta première impression du bahut ? – Je ne sais pas, ai-je bredouillé, incapable d’aligner deux idées un tant soit peu intelligentes. Je viens juste d’arriver, je n’ai pas encore eu le temps de faire le tour.
– Ouais.– Mais la prof a l’air plutôt sévère.– Oh, Mme Martinez, il suffit de savoir la prendre ! a-t-elle affirmé avec une petite moue suffisante. – T’étais où l’an dernier ? demanda Olivia.– On habitait à Bourges, dans le Centre. On a dû déménager pour le travail de mon père. J’étais dans un tout petit collège. – C’est sûr que Nantes, ça doit bien te changer … Elle a commencé à manger. Je n’avais pas encore touché à mon assiette. Je m’étais servi des pâtes à la bolognaise, un plat que j’adore, mais l’impression de subir un interrogatoire en bonne et due forme me coupait l’appétit. Le reste du repas s’est déroulé dans la même ambiance. Au milieu du babillage de Cloé, qui semblait en adoration devant Barbie, j’ai continué à répondre aux questions en rafale de mes interlocutrices, un peu trop curieuses à mon goût. Mais après tout, c’était normal, il fallait bien qu’on fasse connaissance. Maman me reproche parfois d’être trop réservée avec les autres. Alors je m’efforçais de parler sans tenir compte de la sensation qui me nouait le ventre. TRÊVE À mon retour à la maison, Maman m’attendait dans la cuisine. Ma petite sœur calée contre elle dans son écharpe de portage, elle s’affairait à confectionner des crêpes. Il ne faut pas croire que c’est comme ça tous les jours, mais je pense qu’elle avait envie de « marquer le coup », comme elle disait. C’était notre premier jour, moi au collège et Gaby au lycée et, bien qu’elle ne l’ait pas dit, je savais qu’elle se faisait du souci pour nous. Ce matin-là, quand elle m’avait embrassée, elle m’avait dit au revoir en me serrant fort. Sa voix était plus aiguë que d’habitude. Je ne lui avais pas répondu. – Comment ça s’est passé ? Ça te plaît ? Toundra, notre chienne, s’est mise à me sauter dessus et à me lécher. Je lui ai tourné le dos, parce que c’est ce qu’il faut faire pour l’empêcher de sauter, mais au fond, j’aime
bien quand elle m’accueille ainsi. Parce que, même si elle est capable de me faire tomber (elle pèse près de trente kilos et est aussi grande que moi quand elle se dresse sur ses pattes arrière), je sais qu’elle est contente de me voir, que je lui ai manqué. Je lui gratte le coin du museau, c’est ce qu’elle préfère, et elle ferme les yeux de plaisir. – Émilie, tu ne me réponds pas ? Tout va bien, ma douce ? a insisté ma mère.– Oui, oui, t’inquiète. On n’a pas arrêté aujourd’hui, je suis juste un peu fatiguée. Je ne mentais qu’à moitié. – Tu t’es fait de nouvelles amies ?– Eh bien, il y a Cloé, mais tu la connais déjà. (Comme elle habitait dans le quartier, elle était déjà venue à la maison. Maman l’avait trouvée très « sympathique et pleine de fantaisie ».) On est en troisième 1 toutes les deux. – Oh, mais c’est super ma chérie ! Et tu as rencontré d’autres personnes ? Et ton professeur principal, il est gentil ? Il faudra que tu me montres ton emploi du temps pour que je le photocopie et le mette sur le frigo. Devant ce flot de questions, la tension qui m’avait oppressée toute la journée monta à la surface et j’explosai : – Non mais tu vas pas t’y mettre toi aussi ! J’en ai marre de répondre aux questions ! Tu peux pas me laisser vivre pour une fois ! Ma mère me fixa, éberluée, avant de respirer lentement et de me dire : – Émilie, je ne veux pas que tu me parles sur ce ton. Tu as l’air fatigué. Peut-être qu’on peut en discuter plus tard. Je l’ignorai et m’assis en silence au comptoir de la cuisine. Elle plaça devant moi une assiette de crêpes avec de la pâte à tartiner, mon péché mignon. Pour dire la vérité, les crêpes sont celui de toute la famille. Chez nous, c’est la Chandeleur au moins une fois par mois. Tout le monde adore ça et les dîners-crêpes sont aussi réconfortants qu’un bon câlin ou qu’un livre qu’on referme en soupirant parce qu’il nous a emmenés loin. Aussi, ai-je pris cela pour ce que c’était : une proposition de paix. J’ai mangé avec d’autant plus d’appétit que je n’avais rien avalé au déjeuner. Je lui racontai ensuite ma journée, sans rien omettre, mis à part ce sentiment diffus de malaise que j’ai résolument chassé.
BIENVENUE AU CLUB Quand on se retrouve catapulté dans une nouvelle vie, ou du moins quand on se trouve confronté à un nouvel univers, on finit par être obligé de reconsidérer sa propre image ou plus exactement l’image de soi qu’on donne aux autres. Aux yeux de mes parents, j’étais toujours la même Émilie, cette fille un peu trop sérieuse, qui n’aimait pas les maths et préférait lire, qui adorait prendre dans ses bras la petite Louise pour la faire babiller, et se promener avec Toundra dans le chemin, à quelques mètres de la maison. Ils me questionnaient souvent sur mes amis, les cours, les activités extrascolaires que j’aimerais faire. Quand mon père venait me dire bonne nuit, on discutait bouquins. C’est lui qui m’avait transmis le goût de la lecture. Je sais que ça peut paraître puéril pour certains, mais j’aimais ça.



















