Extrait du livre Le plongeoir
Le plongeoir d'Elsa Devernois aux éditions Talents hauts
Je me sentais juste pas bien. Quand le sang est revenu dans mes jambes et dans le reste de mon corps, j’ai voulu rebrousser chemin. Mais les garçons se sont mis en travers de ma route. Je n’osais plus bouger. J’avais peur de faire un faux mouvement et de basculer. Pourtant, je ne rêvais que de m’enfuir. Alors, d’une main, je cramponnais la barrière et de l’autre, j’essayais de les écarter. Mais ils étaient plus forts que moi. D’un coup, j’ai arrêté d’admirer leurs muscles. S’ils étaient là pour m’empêcher de retourner vers l’escalier, leurs muscles étaient juste un obstacle. Ils n’avaient plus rien d’excitant. – J’ai peur de plonger, a expliqué Ady. – Alors, saute ! lui ont-ils proposé en chœur. Combien de temps encore allait durer cette torture ? Les garçons ont dû en avoir marre eux aussi. En tout cas, le brun, parce qu’il s’est énervé : – C’est pas difficile, putain ! Je vous montre. Il s’est avancé au bord de la planche. Il a étiré les bras au-dessus de sa tête, tout son corps s’est délié, allongé, prenant une vingtaine de centimètres. Il a plié les genoux. Puis il s’est propulsé dans les airs et a accompli, avec une aisance incroyable, un plongeon magnifique. C’est là qu’Ady a fait un truc idiot. Elle s’est avancée et a penché sa tête vers le bassin. Pour voir comment le brun avait terminé son acrobatie, je suppose. Ce faisant, elle avait lâché la rambarde d’une main.
LE PLONGEOIR On ne pouvait pas ne pas les voir. Ils étaient plantés là, à cinq mètres au-dessus du sol, à bomber le torse. Portant juste un slip de bain, pas même un bonnet, à croire que pour eux, ce n’était pas obligatoire. Il était peut-être resté au fond de l’eau, leur bonnet, à force de plonger. L’un des deux, le plus grand (et le plus beau aussi), a remarqué qu’on le regardait. Sa peau était dorée par le soleil. En temps normal, il devait avoir une mèche sur le front mais là, elle avait glissé et formait une grosse touffe sur le dessus de sa tête. Ça lui donnait un air un peu ridicule de coq à crête, mais on sentait qu’il ne le savait pas. Il ne se voyait pas. Alors il continuait à faire le beau, à sourire en nous fixant. Il poussait son copain du coude, un petit roux, et il nous montrait du doigt. Je ne sais pas ce qui me fascinait chez eux. Le fait qu’ils plongent si bien ? Le fait qu’ils osent plonger ? Le fait que ce soit des garçons de notre âge ? Leur maillot ? Leurs pectoraux ? Leurs jambes et leurs bras musclés ? Sur le banc où on s’était posées, Ady avait l’air aussi subjuguée que moi. Elle n’écoutait plus ce que je lui disais. D’ailleurs, je ne parlais plus. On était au spectacle. Comme hypnotisées. On ne pouvait plus détacher notre regard de leurs pirouettes dans les airs. Ady, c’était ma copine des vacances. Elle avait un accent marrant et parlait avec une voix aigüe. On s’était rencontrées sur le chemin devant chez moi. Plutôt, devant la maison que mes parents avaient louée pour passer le mois d’août. Elle faisait du vélo. Alors j’avais sorti mon vélo aussi. Et on s’était baladées toutes les deux dans le village. C’est comme ça qu’on était devenues copines pour l’été. Comme il faisait chaud, ce jour-là, on était allées à la piscine municipale. Dans cette piscine, le plongeoir est triple. D’abord, celui des trois mètres, au-dessus, celui des cinq mètres. Et, surplombant les deux, celui des dix mètres. – T’as déjà plongé ? m’avait demandé Ady. – Non. J’ai trop peur. – Comme toi. Comme toi, j’ai trop peur ou comme toi, je n’ai jamais plongé ?
C’est vrai qu’on ne regardait qu’eux. Les deux garçons, sur le plongeoir des cinq mètres. Alors le grand brun nous a fait un signe. Ady a mis le doigt sur son torse. Le brun a fait oui de la tête. C’était bien à nous qu’il s’adressait. Avec la main, il a refait le geste pour nous dire de les rejoindre. Moi, je n’avais pas envie d’y aller. Mais Ady a attrapé mon bras et m’a entraînée vers le plongeoir. Je devrais dire qu’elle m’a traînée, plutôt. Elle n’avait pas envie de monter seule. Je l’ai suivie mollement, sans entrain. Ady souriait. Je ne sais pas pourquoi elle souriait. Peut-être parce qu’un garçon s’intéressait à elle. Pourtant, elle n’avait pas l’air si serein que ça à l’idée de grimper les premières marches du plongeoir. Les garçons sont descendus à toute vitesse pour venir nous chercher. Ils devaient craindre qu’on rebrousse chemin, alors ils se sont mis derrière nous pour nous pousser par la taille. Pour nous aider à avancer, ils disaient. Je n’arrivais pas à comprendre ce que cela pouvait leur faire qu’on monte ou pas. J’avais envie de m’arrêter au niveau du plongeoir des trois mètres, mais le roux ne voulait pas me lâcher les hanches. Il avait dû sentir que je ne souhaitais plus avancer. Du coup, il est passé devant moi et m’a attrapée par la main. Puis, il m’a tirée, me forçant à enchaîner marche après marche. Je n’étais pas une vieille mémé, je n’avais pas besoin de lui pour gravir un escalier. On est arrivés au palier des cinq mètres. J’ai regardé vers le bas et j’ai eu un pincement au cœur. Je ne me sentais pas très bien. Je n’avais jamais plongé de ma vie. Tant qu’à sauter pour la première fois depuis un plongeoir, j’aurais préféré que ce soit depuis celui des trois mètres. Mais on ne s’est pas arrêtés là non plus. Les deux garçons ont continué à nous tirer vers le haut. Ady riait, mais j’entendais bien que c’était un rire paniqué. Elle riait comme on rit quand on n’est pas rassuré et qu’on ne veut pas croire à ce qui nous arrive. Moi, je ne riais pas. Au début, Ady avait gloussé. Ça devait l’émoustiller d’avoir les mains d’un garçon sur elle. Moi, ça ne m’amusait pas d’être agrippée par le roux. Je ne l’avais pas décidé et il ne me plaisait pas. Je ne me sentais plus libre de mes actes. Il décidait à ma place et je n’aimais pas ça. Ce qui était le plus étrange et le plus désagréable, c’est que je n’arrivais pas à dire que je n’étais pas d’accord. C’était comme si tout se passait tellement vite que je n’étais plus capable de réfléchir. Je n’avais plus le cerveau connecté. La situation était étrange et inhabituelle. Elle ne correspondait à rien de ce que je connaissais. Alors ma tête avait disjoncté. J’étais terrorisée. J’aurais voulu le crier. Mais rien ne venait. Les mots n’arrivaient plus à ma bouche. Ady rigolait toujours bêtement. Elle disait : « Arrête ! Mais arrêteueueuh ! ». Le brun n’arrêtait pas. Au contraire, il la tirait des deux mains pour qu’elle monte jusqu’en haut des marches. Jusqu’au plongeoir des dix mètres.
J’étais tétanisée. Tétanisée seulement dans ma tête, parce que mes jambes, elles, elles continuaient à gravir l’escalier, comme si elles étaient indépendantes de moi. Je ne comprenais pas ce qui se passait. J’avais envie d’être n’importe où ailleurs et pourtant j’étais là et je grimpais. Qu’est-ce qui m’empêchait de réagir ? De faire demi-tour ? Est-ce que je ne voulais pas abandonner Ady ? Est-ce que, comme Ady riait, une partie de moi se disait que j’étais idiote d’avoir peur ? Ady riait encore mais, maintenant, dans son rire, j’entendais des suppliques. Elle riait mais son rire disait non. Étais-je la seule à le percevoir ? On a atteint le plongeoir des dix mètres. Je ne sais pas comment j’ai fait pour avancer sur cette planche, mais je me suis retrouvée accrochée à une petite barre, avec rien à droite, rien à gauche. Que le vide et l’eau en dessous. Ady ne riait plus. Elle était devant moi. Le brun était entre nous deux. Il lui a dit : – Saute ! – J’ai jamais plongé de ma vie ! s’est plainte Ady d’une voix cassée. Ce coup-ci, c’est le roux qui a ri : – Il faut bien commencer un jour ! – Ben, je préfère commencer de plus bas.
Alors, on est redescendus. Mais pas jusqu’en bas. Les garçons nous ont arrêtées au plongeoir des cinq mètres. Ils nous ont poussées vers la planche. Et, sans savoir comment, on s’est retrouvées tout au bout, Ady et moi. Mon regard était fixé sur le plongeoir, cette langue de plastique qui tremblotait et ne semblait pas très solide. J’ai regardé vers le bas. Je n’aurais pas dû. Mon ventre s’est noué d’un coup. C’était comme si une main invisible avait attrapé mes boyaux et s’amusait à les tordre dans tous les sens, en s’assurant que cela me faisait bien mal. On était cinq mètres au-dessus de l’eau mais cela m’en paraissait vingt. La piscine me semblait petite et peu profonde. À cet endroit-là, le bassin est réservé aux plongeurs, les nageurs n’ont pas le droit d’y aller. Alors, il n’y avait personne dans l’eau. J’ai eu la sensation que tout mon sang quittait mon corps. Pour aller où, je ne sais pas, mais je n’avais plus rien dans les veines. Ma tête tournait, je devais être blanche. – Vous y allez ou quoi ? – On ne va pas y passer le réveillon ! – C’est trop haut ! a fait remarquer Ady. Moi, je ne pouvais toujours pas prononcer un seul mot. – Eh ! On a fait comme vous avez dit, on est descen dus au cinq mètres ! « Comme vous avez dit ? », mais je n’avais rien dit, moi ! Cela faisait un quart d’heure que j’étais incapable d’ouvrir la bouche. Ady semblait avoir moins peur que moi, elle arrivait à soulever un pied pour le faire danser au-dessus du vide. Je pense qu’elle se demandait si elle allait avoir le courage de plonger. Ou du moins, de sauter. Mais elle n’avait pas l’air d’en avoir vraiment envie. Tout comme moi, elle restait cramponnée à la balustrade. Derrière nous, les deux garçons insistaient, moitié en riant, moitié en s’impatientant. Ils nous traitaient de plein de noms pas très sympas. J’avais l’impression qu’on était là depuis des heures. Je ne savais pas si Ady aurait l’audace de faire un pas en avant. Mais moi, je savais que je n’avais pas le courage de plonger. Ni l’envie.




















