Extrait du livre Les mystères de Bressy - La voix dans le phare
Les Mystères de Bressy - La Voix dans le Phare de Denis Labbé chez MAGE Editions
Chapitre 1 Rendez-vous — J’adore ta nouvelle coiffure. Constance accueillit le compliment de Marie avec un large sourire. Elle avait longtemps hésité à se faire couper les cheveux, mais elle en avait ressenti la nécessité. Depuis quelques semaines, elle avait l’impression qu’un changement s’était opéré en elle. Elle ne se sentait pas plus vieille, mais plus posée, moins dispersée. Après les péripéties de l’école et sa rencontre avec Jeanne, elle avait pris conscience que le monde autour d’elle était bien plus vaste qu’elle ne le croyait. Ces pensées l’avaient fait mûrir. — Je trouve que cela te donne un air plus sérieux, reprit son amie. Plus structuré. — Je me demande comment je dois le prendre. Si son carré ondulé lui plaisait, elle s’était inquiétée de la réaction de son entourage, habitué à ses cheveux en bataille. La réflexion de Marie la confortait dans son choix d’afficher aux autres ses bouleversements intérieurs. — Tu crois que cela va plaire à Willy ? lança-t-elle. Dès que ces mots sortirent de sa bouche, elle s’en mordit les lèvres. Elle s’était pourtant juré de ne plus évoquer ses sentiments devant Marie afin de ne pas la gêner. Mais depuis l’aventure que Willy avait eue avec Léa, Constance savait que quelque chose s’était brisé entre eux trois. Elle ne lui en voulait pas d’avoir choisi quelqu’un d’autre qu’elle, plutôt d’avoir préféré Léa à Marie. — Pourquoi n’aimerait-il pas ? répondit cette dernière sans laisser passer aucune émotion. Constance admirait Marie pour sa capacité à se détacher de ses sentiments, ou du moins, à ne pas les laisser paraître. — Au fait, où est-il passé ? demanda Constance. — Il ne t’a pas envoyé de SMS ? — Non. À toi, oui ? Marie acquiesça d’un geste de la tête avant de poursuivre : — Il nous attend près de la pointe des Tempêtes. — Pourquoi ? — Aucune idée. Il a juste marqué que ça devrait nous intéresser. — Nous intéresser ? — Oui. Constance fronça les sourcils. De quoi parlait-il ? Elle connaissait évidemment cet endroit sur lequel s’élevait l’antique phare de
l’Adure au pied duquel quelques vieux bateaux étaient échoués. Depuis son plus jeune âge, elle évitait ces lieux situés en plein vent qu’appréciaient pourtant certains touristes durant l’été. Le phare avait été construit au début du dix-neuvième siècle par l’architecte Charles-Félix Morice de la Rue en granit rose de Fermanville comme celui de Gatteville et modernisé par la suite par Léonce Reynaud. Sa tour cylindrique s’élevait à près de soixante-dix mètres de hauteur et dominait les récifs entourant ce côté de l’île de Bressy. S’il avait longtemps accueilli des familles de gardiens, depuis plusieurs années, il avait été automatisé. Ses deux lentilles de Fresnel à quatre panneaux permettaient à la lumière de se diffuser loin au large et d’indiquer leur route aux navires. — Dans ce cas, allons-y, rétorqua Constance sans réellement en éprouver l’envie. Après le retour de Léa sur le continent et le départ de Jeanne dans sa famille d’accueil, elle n’avait pas beaucoup parlé avec Willy. Dès la rentrée des classes, elle avait choisi de ne plus s’asseoir à côté de lui et s’était plongée dans ses lectures lors de son temps libre. De son côté, l’adolescent avait été longuement occupé à la réfection du vieux bateau de pêche de son père. S’il avait, pour un temps, écarté la possibilité de s’engager sur un chalutier, notamment à cause de l’opposition de sa mère, il avait lancé l’idée de partir en mer par ses propres moyens. Le ligneur avait grandement souffert des intempéries et du manque d’entretien de ces dernières années. Sa cabine avait besoin d’un vrai rafraîchissement et sa coque nécessitait un nettoyage en profondeur. Il passait tous ses week-ends à décaper, poncer, mettre en peinture et rafistoler l’antique coque en bois héritée de son arrière-grand-père. Le temps s’était détérioré tandis que les deux amies cheminaient sur le sentier menant à la pointe de l’Adure. En ce mois de décembre, la météo était loin d’être clémente. Une pluie fine rafraîchissait l’atmosphère, portée par un noroit qui cinglait les visages. Constance avait remonté son col et rabattu la capuche de sa doudoune sur sa tête, alors que Marie préférait laisser ses longues mèches jouer dans les rafales. Plongée dans ses pensées, elle avait le regard perdu sur l’horizon assombri par de lourds nuages. Après avoir marché en silence durant de longues minutes, Constance décida de le briser. — Tu as des nouvelles de Jeanne ? — Oui. Nous avons fait une visio hier soir. Elle semble bien s’adapter à sa nouvelle vie, même si elle regrette Bressy et compte y revenir aux prochaines vacances. Et toi ? — Je l’ai eue, au début de la semaine. On a discuté de pas mal de choses, notamment du lycée et des garçons. Elle a du mal à comprendre la manière dont ils fonctionnent à notre époque. — Elle n’est pas la seule. Les deux amies éclatèrent de rire. Toutes deux avaient connu leur lot de déceptions sentimentales ces derniers mois. D’un accord tacite, elles évitèrent d’aborder ce sujet délicat. — À sa place, je me demande comment j’aurais réagi, lâcha Constance. Tu te rends compte, revenir parmi les vivants après
plus d’un demi-siècle dans les limbes. Je crois que je serais devenue folle. — Et moi donc... Mon esprit aurait perdu toute sa logique. Toi encore, tu aurais certainement trouvé des motifs d’émerveillement. Tu aurais rapproché ça d’une de tes séries préférées ou d’un roman que tu as lu. — Pas faux. — Ton âme à la Enid Sinclair se serait régalée. Elle aurait trouvé des tas de raisons de positiver, comme elle le fait tout le temps. Constance frappa l’épaule de son amie en s’exclamant : — N’importe quoi. — Ne me dis pas que tu te prends pour Wednesday Addams. — Ce serait plutôt toi, avec ton air taciturne et ta manière de réfléchir tout le temps. — Qu’est-ce que tu peux être bête. Leurs rires reprirent de plus belle et ne furent interrompus que par l’irruption de Willy au détour du chemin. — Salut toutes les deux, s’exclama-t-il. Qu’est-ce qui vous arrive ? — Demande à Enid, répondit Marie. — Quoi ? — Laisse tomber, intervint Constance. Pourquoi tu nous as fait venir ici ? Un peu déconcerté par cette entrée en matière, l’adolescent chercha quoi dire. Il finit par bredouiller : — Bah... Cela fait plusieurs semaines qu’on ne s’est pas vus... Je voulais qu’on reprenne nos explorations. — Ouais. Ça peut se faire ! lâcha Constance. Willy reprit le fil de la conversation, un peu plus détendu à l’idée de renouer avec ses amies : — Il y a trois jours, j’ai entendu un vieux marin évoquer une décision du conseil municipal concernant le cimetière de bateaux qui s’étend en contrebas. En raison de la dangerosité de l’endroit, il a été décidé de faire évacuer les carcasses et de détruire la beauté du site. — Encore faudrait-il qu’il soit beau, souffla Constance. — Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es déjà venue ici ? — Oui. Une fois, lorsque j’étais petite. Mon père voulait assister à l’avancée des travaux de réfection de la maison des gardiens. — Quelle idée ! — C’est normal, il les avait financés. Sans un phare en bon état, ses navires ne pourraient pas accoster dans le port de Bressy. La Compagnie de Mahé qu’il dirige prend régulièrement en charge certaines dépenses à la place de l’État. — J’avais oublié ce point. — Si tu as décidé de me faire à nouveau des remarques sur la richesse de ma famille, je te préviens, je me casse immédiatement. Marie s’interposa entre ses amis afin de ne pas laisser la situation s’envenimer. Si les piques entre tous deux étaient courantes, elle avait remarqué que les récents événements avaient assombri leurs relations. — Allons voir de quoi il parle, fit Marie. Pour ma part, je dois avouer que je ne suis jamais descendue sur cette plage. C’est étonnant, mais c’est la vérité.
— Vous allez voir, il n’existe pas d’endroit plus passionnant sur toute l’île, s’exclama Willy. — Après ce que nous avons déjà visité, je serais surprise, marmonna Constance. — J’espère que tu as pris ton appareil photo. Avec une évidente mauvaise volonté, elle l’extirpa de sous son manteau pour le montrer à leur ami, tout en esquissant un sourire forcé. — Parfait, reprit Willy, parce que tu vas en avoir besoin. — Besoin ? — Dès que tu auras posé le regard sur les navires abandonnés, tu ne pourras pas t’empêcher de les photographier sous tous les angles. Ils vont te passionner. — Si tu le dis. En poussant un profond soupir, Constance suivit l’adolescent qui descendait la pente en empruntant un sentier taillé à flanc de falaise. Vêtu de son imperméable de marin jaune, il n’éprouvait aucune difficulté à progresser sur ce sol irrégulier grêlé de pierres et de touffes d’herbes rases. Si le phare était répertorié sur les guides touristiques, ce n’était pas le cas du cimetière de bateaux à l’approche délicate. Comme il était situé une cinquantaine de mètres en contrebas, son exploration demandait une certaine expérience de la marche et énormément de volonté. Les dangers inhérents aux coques déchirées avaient conduit les autorités à interdire le site, sans pouvoir réellement le clôturer. En découvrant le chemin à prendre, Constance eut un mouvement de recul. Elle n’aimait pas trop l’altitude et se souvenait parfaitement des créatures rencontrées dans les tunnels en dessous de l’ancien manoir des De Candolle. Ces falaises lui rappelaient trop celles situées près de la propriété abandonnée. — Qu’est-ce qu’il y a ? lui murmura Marie. — Rien. Constance refusait d’afficher ses faiblesses, surtout devant Willy. Elle prit une profonde inspiration et posa le pied sur le chemin qui torturait la roche sous elle. — Ne regardez pas en bas, cria Willy. — Comme si j’en avais envie, marmotta Constance. — Je n’en ai pas du tout l’intention, répondit Marie. — Ne me dites pas que vous avez peur ? reprit l’adolescent par-dessus son épaule. — Abruti, souffla Constance qui s’appuyait de la main gauche à la falaise. L’adolescente était tellement concentrée sur sa descente qu’elle ne remarquait pas le paysage exceptionnel qui s’étendait à ses pieds. Dans un ressac acharné, la mer venait frapper les rochers avec fureur, soulevant des gerbes d’écume qui explosaient en embruns odorants. Si elle y avait prêté attention, elle aurait sorti son appareil photo pour immortaliser ces scènes fantastiques. Au lieu de cela, elle fixait avec rage le dos de Willy qui cabriolait sur le sentier avec un amusement évident. Derrière elle, à peine rassurée, Marie calculait chacun de ses pas, en essayant de ne pas glisser sur les cailloux saillants rendus glissants par l’humidité ambiante. Elle gardait en mémoire les deux accidents qui avaient eu lieu ici quelques mois auparavant.
Un enfant d’une dizaine d’années s’était trop approché du bord de la falaise et avait basculé dans le vide. Heureusement pour lui, il avait atterri sur une petite plateforme quelques mètres plus bas et s’en était tiré avec un bras cassé. Il avait eu plus de chance qu’un touriste découvert un matin de juin écrasé au pied du phare. Si les circonstances exactes de sa mort n’avaient pas été divulguées, cet accident avait fait le tour de l’île. — Faites attention par ici, lança Willy qui venait de disparaître à un détour du sentier. Un arbuste a décidé de pousser en travers du passage. — Merci pour le cadeau, répondit Constance. — Je n’y suis pour rien. Elle allait lui répondre qu’il était responsable de leur descente, lorsqu’elle leva enfin les yeux pour découvrir le spectacle qui s’offrait à eux. Au milieu des bourrasques qui giflaient la falaise et les vagues, des formations de macareux se posaient au creux des flots à la poursuite de poissons qu’eux seuls pouvaient voir. Leurs fusées blanches et noires perçaient l’eau à intervalles irréguliers avant de remonter à la surface avec des lançons ou des sprats dans le bec. Constance avait souvent assisté à ce spectacle dont elle ne se lassait pas. L’énergie dépensée par ces oiseaux pour se nourrir était admirable. Dès qu’ils avaient rempli leur bec, ils retournaient sur l’îlot Doel où ils nichaient par centaines. Situé à quelques ensablées de la pointe, il accueillait des couples qui, en cette saison, étaient débarrassés de leurs petits. Constance ajusta l’objectif de son appareil photo et s’adossa à la falaise. Avec passion, elle mitrailla ces oiseaux au gros bec coloré d’orange et de gris. Si elle préférait les plongeons en piqué des fous de Bassan durant l’été, elle appréciait également les macareux auxquels leurs silhouettes arrondies donnaient une allure amusante. — Tu comptes rester encore longtemps au milieu du chemin ? lui lança Marie. — Désolée. J’étais happée par cette vision magique. — J’aime aussi ces oiseaux, mais je dois t’avouer que j’aimerais bien arriver en bas le plus vite possible. Constance dévisagea son amie durant quelques instants en lui adressant un sourire forcé. Toutes les deux étaient sujettes au vertige et, même si le sentier était suffisamment large pour ne pas voir le pied de la falaise, elles n’étaient pas rassurées. — Je te comprends. Je vais les laisser à leur pêche, je reviendrai un autre jour pour les photographier depuis un endroit moins exposé aux vents. — Merci beaucoup. Constance rangea son reflex et reprit sa descente vers la plage sur laquelle Willy attendait déjà depuis quelques minutes. Si elles ne pouvaient pas le voir, lui apercevait vaguement le haut de leur tête ou de leur capuche. Il se demandait ce qu’elles pouvaient bien faire. Durant quelques instants, il pensa même qu’elles avaient opéré un demi-tour, avant de se rendre compte qu’elles poursuivaient leur chemin. — Qu’est-ce qu’il va nous montrer à part des squelettes de bateaux ? fit soudain Constance.
— Je n’en ai aucune idée. J’espère que ce n’est pas que ça, parce que dans ce cas, je remonte. Il ne t’avait rien dit ? — Je ne lui ai pas parlé depuis plusieurs jours. — Il est pourtant dans ta classe. — Je sais, mais je n’ai pas trouvé l’occasion de discuter avec lui. Pas eu l’envie non plus. Marie poussa un profond soupir. Elle savait pertinemment ce que son amie avait sur le cœur, mais elle ne désirait pas aborder le sujet. Elle aussi éprouvait une certaine rancœur vis-à vis de Willy. Même si elle n’était pas d’un naturel jaloux, elle avait encore le cœur serré en pensant aux dernières vacances. La présence de Léa avait brisé quelque chose dans leur groupe qui n’était plus du tout le même depuis son passage. Chapitre 2 Le cimetière marin — Qu’est-ce que vous fabriquiez ? demanda Willy qui les attendait, les mains sur les hanches. Pendant un moment, j’ai cru que vous étiez reparties. J’ai même failli venir vous chercher. — J’ai pris quelques photos des macareux, rétorqua Constance sur un ton sec. S’il n’y avait pas eu les macareux, je crois que je serais rentrée. Ces oiseaux méritent qu’on fasse quelques efforts pour eux. Ce n’est pas le cas de tout le monde... Le visage de l’adolescent afficha son étonnement. Il chercha du regard de l’aide auprès de Marie qui détourna les yeux. Il s’était montré plutôt amical avec Constance depuis leurs retrouvailles, alors qu’elle l’avait soigneusement évité ces dernières semaines. Il comprit qu’ils avaient sans doute besoin de temps pour renouer leurs liens distendus.
À ses yeux, sa relation avec Léa était de l’histoire ancienne et ne pouvait donc pas entrer en ligne de compte. Il avait passé de bons moments avec cette dernière, puis la jeune fille était retournée sur le continent et ne lui écrivait plus qu’une ou deux fois par semaine. Il ne lui en voulait pas, d’ailleurs. Tous deux avaient su dès le départ que leur aventure serait sans lendemain. Si Léa allait sans doute revenir lors de prochaines vacances, il n’était même pas certain de reprendre leur histoire là où ils l’avaient laissée. Ils n’étaient pas amoureux, ils s’étaient juste trouvés au moment où il le fallait. Comme ni l’un ni l’autre n’étaient particulièrement possessifs, ils avaient accepté cette situation avec une réelle maturité. Lorsqu’ils s’étaient quittés, Léa l’avait longuement embrassé, comme s’ils n’allaient jamais se revoir. Il avait ressenti un petit pincement au cœur, qu’il avait soigné en partant pêcher en mer. À deux reprises, Willy tenta de dire quelque chose, mais ses mots restèrent englués dans sa bouche. Comment aurait-il pu se défendre alors qu’il ne savait pas ce qu’il avait fait de mal ? Constance lui tourna le dos et entreprit de prendre des clichés de ce qui l’entourait. Les récifs noyés sous l’écume offraient un spectacle étonnant dans la grisaille ambiante. À contrecœur, l’adolescent fixa l’océan qui commençait à moutonner sous l’effet des rafales irrégulières. Au loin, un chalutier traversait l’horizon sur cette mer formée dont les vagues venaient mourir contre les rochers découpés par le temps. À chaque ressac, des milliers d’embruns voletaient dans l’air pour venir se déposer sur le trio prisonnier de son silence. Aucun des amis n’y prêtait attention, tant chacun était plongé dans ses sombres pensées. Le malaise était si palpable que Marie finit par sortir de son mutisme. — Pourquoi nous as-tu fait descendre ? J’espère qu’il y a quelque chose d’intéressant à voir, parce que je commence à être trempée. Et je dois t’avouer que ce ne sont pas deux ou trois embarcations délabrées qui vont me faire oublier cette balade pour le moins pénible. — Euh... Oui... Suivez-moi, bégaya Willy. Sans attendre, il s’élança dans la direction opposée à leur arrivée, tourna la pointe rocheuse qui pénétrait avec avidité dans l’océan et disparut avant même que ses deux amies aient démarré. Toutes deux haussèrent les épaules et poussèrent de profonds soupirs. Après tout, elles avaient accepté de venir jusqu’ici, elles ne risquaient pas grand-chose à le suivre. Elles lui emboîtèrent le pas en essayant de se coller le mieux possible à la paroi rocheuse afin de ne pas être trop éclaboussées. L’écume projetée en l’air par la force du courant était rabattue sur elles par des bourrasques de plus en plus fréquentes. — J’espère que nous allons vers la marée basse, lâcha Constance, parce que je me demande ce que nous allons faire si ce n’est pas le cas. — Ne t’inquiète pas, la marée descend, répondit Marie. J’ai vérifié avant de venir. — J’aurais dû m’en douter.
Lorsqu’elles débouchèrent de l’autre côté de la falaise, elles s’arrêtèrent devant la scène qui s’offrait à elles. Sur une centaine de mètres, des carcasses de navires affichaient leurs entrailles plus ou moins béantes aux assauts de l’océan. Des coques en bois rongées par les âges voisinaient avec celles plus récentes en acier miné par la rouille. Unies dans l’oubli, elles étalaient leurs peintures écaillées sous les ciels torturés qu’un artiste dément aurait couchés sur sa toile. Quelques voiliers en polyester attestaient que les hauts-fonds bressiens étaient toujours aussi dangereux et que personne n’était à l’abri d’un naufrage. — Dans mes souvenirs, ils étaient moins nombreux, souffla Constance après de longues minutes de stupéfaction. Comment autant de marins ont pu se laisser surprendre ? — La mer demande chaque jour son dû, répondit Willy sur un ton triste. — Je suis désolée. Constance savait qu’elle venait de commettre un impair. Le père de Willy avait disparu en mer alors qu’il pêchait. Le cœur de l’adolescente se serra. Aussitôt, elle eut envie de prendre son ami dans ses bras. Elle fit deux pas dans sa direction avant de se raviser. S’il pouvait être consolé pour cette perte, il ne devait pas être encouragé pour ce qu’il avait fait lors des dernières vacances. Sans le vouloir, Marie la sauva. — Comment les autorités peuvent-elles nettoyer un tel cimetière ? Il y a au moins une vingtaine de bateaux. — Vingt-trois. Je les ai comptés. Le plus ancien doit dater du début du dix-neuvième siècle et le plus récent est un Sangria qui s’est échoué à la fin des années 1990. Comme vous allez me demander lequel c’est, c’est celui-là. Il montra du doigt un voilier à la coque autrefois verte dont le mât avait été récupéré par des ferrailleurs, mais dont les restes d’accastillage, en partie arrachés, pendaient telles des entrailles le long de sa coque déchirée. — Que lui est-il arrivé ? demanda Marie. — Je crois qu’il a heurté un des récifs. Il suffit d’observer ses dégâts pour en déduire que le skipper a commis une erreur fatale. — Tu connais l’histoire de chaque navire ? lâcha Constance afin de prendre part à la conversation. — Oh non ! s’exclama Willy en riant. Quelques-uns de ces naufrages font partie intégrante de la mythologie de Bressy, mais la plupart sont tombés dans l’oubli. Près de moi, le naufrage de la Dolor en 1900 a fait la une des journaux, parce que les gens ont cru que c’était sur ce navire que Léane de Candolle avait fui ses parents. — De Candolle ? Sérieux ? Les anciens associés de ma famille ? — Oui. Je ne vais pas t’expliquer ce que la disparition de cette riche héritière a provoqué, nous en avons suffisamment parlé lorsque nous avons exploré leur ancien manoir. Un peu plus loin, c’est le Rednoose, un nom vraiment approprié. Ce schooner s’est fracassé entre deux marées sur la Dent de Bressy, ce gros récif que l’on aperçoit parfaitement depuis le phare, avant que ses restes soient emportés ici par une lame quelques jours plus tard. Ce bateau appartenait à des contrebandiers qui faisaient des allers retours entre notre île et Jersey.
— On retrouve souvent les mêmes histoires dans le coin, commenta Marie. — Nous sommes sur une île, rétorqua Willy en haussant les épaules. Pendant cet échange, Constance avait sorti son appareil photo pour prendre les vestiges de bateaux sous le meilleur angle. Elle avait jeté son dévolu sur un ancien chalutier classique, dont la conception montrait qu’il larguait ses filets par le flanc. Son côté bâbord affichait une vilaine déchirure qui avait arraché plusieurs planches, révélant l’intérieur de sa cale envahi par des algues et du sable. À en juger par son état, il devait se trouver là depuis plus d’un demi-siècle. Son pont, recouvert d’un important dépôt verdâtre, et sa passerelle aux hublots arrachés témoignaient des assauts répétitifs des vagues et des intempéries, ainsi que de la venue de pillards. — Je vois que celui t’intéresse, reprit Willy en s’adressant à son amie. — J’adore ses couleurs passées et l’épaisse couche végétale qui le recouvre. On dirait qu’il sort d’une nouvelle de William Hope Hodgson. — Qui ça ? — Un écrivain anglais décédé durant la Première Guerre mondiale. Tu devrais lire ses récits. La plupart évoquent la mer. Si tu veux, je peux te prêter ses livres. J’en ai cinq ou six. Mon père me les a donnés l’année dernière et je les ai dévorés. Même si Willy n’était pas un grand lecteur, il acquiesça avec un large sourire. Le cœur de l’adolescent s’allégea. Cette proposition représentait la plus importante preuve d’amitié de la part de Constance depuis leur brouille au mois d’octobre. Il se rendit compte que tout cela lui avait manqué et qu’il en avait plus souffert qu’il n’avait bien voulu se l’avouer. Les dernières semaines, passées seul au fond de la classe, lui avaient paru bien longues. Si, les premiers jours, il avait espéré que Constance change d’avis, il avait finalement dû se résoudre à la voir s’asseoir à côté de Charlotte sans pouvoir l’en empêcher. Certes, il ne regrettait pas ce qu’il avait vécu avec Léa, mais il se rendait compte que les pertes étaient plus importantes que les gains. Leur trio comptait énormément à ses yeux et, à part sa mère et son frère, il représentait la seule famille qui lui restait. — Je vais m’approcher pour faire des clichés plus intéressants, lança Constance. On dirait un énorme animal échoué, avec ses côtes apparentes. — Ce sont les membrures qui formaient la coque, intervint Willy. — Pourquoi faut-il toujours que tu gâches la poésie du moment ? L’adolescent dévisagea son amie sans réellement comprendre ses reproches. Il ne possédait ni son imagination débridée ni son attrait pour le romantisme. Pour lui, un bateau était un outil qui servait à pêcher. Lorsqu’il n’était plus en état de le faire, il n’avait plus grande utilité. Visiter ces carcasses revêtait à ses yeux une dimension historique et non littéraire. Il avait amené ses amies à cet endroit afin de leur faire découvrir un morceau d’authenticité bressienne.


















