Extrait du livre Les Mystères de Bressy - Le Manoir abandonné
Les Mystères de Bressy de Denis Labbé chez MAGE Editions
CHAPITRE 1 Urbex or not urbex — Marie ! Marie ! Des claquements de cailloux lancés contre les vitres accompagnaient ces appels en provenance de la rue. Surprise au milieu d’un épisode de Young Sheldon, la jeune fille se précipita pour ouvrir la fenêtre. — Willy ? Mais qu’est-ce que tu fais là ? — Je viens te rendre une petite visite. Tu n’es pas heureuse de me voir ? — Si. Quelle heure est-il ? Tu es tombé du lit ? Je ne t’ai jamais connu aussi matinal. L’adolescent éclata de rire. Ses longs cheveux en bataille captèrent une rafale et masquèrent son regard gris acier. — Tu ne te souviens pas que nous devions faire de l’urbex et visiter la vieille demeure des De Candolle à l’extérieur de Bressy ? lança-t-il. — Mince. Ça m’était sorti de l’esprit. Il faut aller chercher Constance. Sans elle, ce ne serait pas marrant. Une petite tête rousse, au visage constellé de taches de rousseur, apparut derrière l’adolescent. Vêtue d’un chemisier rouge et d’un pantalon crème, la jeune fille affichait un large sourire. Sa joie de vivre émanait d’elle comme un soleil. — Je suis déjà là, espèce de marmotte. — Je ne dormais pas. J’étais en train de regarder la télé. — Par un temps pareil, tu seras mieux dehors. — J’arrive. Laissez-moi m’habiller et je suis à vous. Marie se précipita vers son armoire, en sortit un t-shirt et un jean, qu’elle enfila à la hâte. Elle arrangea ses longs cheveux châtains en deux coups de brosse. La coquetterie n’était pas vraiment dans sa nature, mais elle voulait être présentable. Elle plissa ses grands yeux noisette pour s’inspecter et vérifier qu’elle s’était bien débarbouillée après avoir avalé son petit-déjeuner. Elle n’aurait pas aimé paraître négligée devant ses meilleurs amis. Après avoir lissé son t-shirt et serré sa ceinture, elle dévala les marches quatre à quatre et surgit dans l’allée pour les retrouver. Constance la prit dans ses bras pour l’embrasser tandis que Willy lui déposait une bise sur chaque joue. Comme chaque fois, elle apprécia ce contact, mais n’en montra rien. Les sentiments qu’elle
éprouvait pour son ami étaient un secret si bien gardé que même Constance n’était pas au courant. Au-dessus de l’île de Bressy, le ciel était dégagé. Quelques mouettes passaient en criaillant à la recherche d’un bon repas. Elles survolaient les petites maisons typiquement normandes de cette rue que les anciens avaient presque encastrée dans le sol afin de se prémunir des tempêtes. Les façades blanches et rustiques étaient entrecoupées de colombages colorés. Par ce beau soleil, elles ressemblaient à ces maisons de vacances qu’affectionnent les continentaux en été. Sous des rideaux de pluie, elles prenaient parfois des airs sinistres qui renvoyaient aux légendes des lieux et avaient de quoi glacer n’importe quel cœur courageux. — Tu as prévenu tes parents que tu nous accompagnais ? demanda Marie à Constance. — Presque. — Presque ? Qu’est-ce que tu veux dire ? — Tu sais bien qu’ils n’aiment pas que je m’éloigne trop de la ville. Je leur ai laissé un mot pour leur expliquer que je suis avec vous et que je vais essayer mon nouvel appareil photo. La présence de Willy les rassure. — Ils te couvent comme un bébé. Tu es sûre qu’ils se souviennent que tu as quatorze ans passés ? Les trois amis éclatèrent de rire. Pendant qu’ils parlaient, ils traversèrent la vieille cité, composée de grandes demeures à l’aspect inquiétant. Hautes de deux ou trois étages, elles élevaient leurs façades de briques rouges et de pierres claires vers de rares nuages nonchalants. L’architecture géorgienne montrait les influences anglaises de Bressy et le respect que les îliens avaient pour leur Histoire. Des arcades sculptées et des cintres gothiques dessinaient d’étranges murs sur lesquels le temps ne semblait pas avoir eu de prise. Elles étaient surmontées de clochetons et flanquées de tourelles qui se tendaient vers le ciel avec ostentation. Certaines de ces villas offraient un dernier étage ornementé de belles balustrades sculptées dans des bois importés. Cet aspect ancien impressionnait les trois adolescents qui pourtant avaient l’habitude de les voir. Beaucoup d’entre elles appartenaient encore aux riches familles qui les avaient fait construire deux cents ans auparavant et qui, en quelque sorte, régnaient sur Bressy. — Dire que tu habites une telle demeure ! s’exclama Marie en s’adressant à Constance. — Ne m’en parle pas. Je préférerais que mes parents la vendent pour en acheter une plus moderne. — Ne te plains pas, intervint Willy, ta chambre est plus grande que notre salon et notre cuisine réunis. Je crois même que toute ma maison pourrait tenir dans votre garage. — La pauvre chérie, elle doit mettre une heure pour atteindre son lit, lança Marie en adressant un clin d’œil à l’adolescent. — Que tu es bête ! fit Constance en lui donnant une tape sur l’épaule. Son amie fit semblant de s’enfuir en courant. Constance la poursuivit sur une centaine de mètres, sa queue-de-cheval rousse ballottant au vent. Willy trottinait derrière elle en secouant la
tête. Décidément, elles étaient incorrigibles. C’était d’ailleurs en partie pour leur bonne humeur qu’il les appréciait. Pour ça, leur gentillesse et leur simplicité. Aucune des deux ne lui prenait la tête, contrairement à d’autres filles de sa classe. Aucune ne lui avait jamais reproché son manque d’argent, encore moins ses vêtements élimés qui, pour la plupart, provenaient de son frère aîné qui trimait sur un thonier britannique. Bien qu’étant une île, Bressy possédait deux écoles et un lycée-collège qui permettaient d’accueillir les enfants de tous âges. Les trois amis se connaissaient donc depuis leur plus tendre jeunesse et avaient grandi ensemble, partageant les mêmes expériences et les mêmes délires. Après avoir quitté l’enceinte en partie fortifiée, le petit groupe chemina tranquillement le long de la route menant à la propriété des De Candolle qu’ils voulaient visiter. Celle-ci s’élevait à deux kilomètres de la ville, sur un vaste terrain arboré. De style néogothique, elle avait été bâtie au début du dix-neuvième siècle. Elle se composait d’une longue façade ornementée de hautes fenêtres aux arcs brisés que venait flanquer une tour d’aspect médiéval. À la manière des châteaux du Moyen Âge, chaque mur était surmonté de créneaux parfaitement ciselés. Construite au sommet d’une petite colline, elle semblait vouloir dominer toute la région. Une porte monumentale en bois sculpté s’ouvrait en haut d’un escalier protégé par de fausses tourelles. Le perron, érigé en pierres sombres, était préservé par un toit supportant des mâchicoulis factices qui lui donnaient un air austère. Constance cadra l’ensemble avec une évidente ferveur. Si elle découvrait son nouvel appareil photo, elle tentait néanmoins de saisir tous ces instants qui l’enthousiasmaient. Les trois amis montèrent les marches avant de s’arrêter. Ils levèrent les yeux vers le toit auquel il manquait quelques tuiles vernissées. Certaines gisaient dans le jardin envahi de mauvaises herbes, tandis que d’autres s’étaient écrasées sur la terrasse. Les lourds volets, qui fermaient les fenêtres, montraient des signes d’usure. Leur peinture s’écaillait sur les rebords défraîchis par les intempéries. Constance mitrailla l’ensemble avec avidité, en essayant de capturer chaque détail étrange ou remarquable. Elle courait d’un bout à l’autre de la façade pour trouver des angles intéressants. — Vous êtes certaines de vouloir y entrer ? demanda Willy. Rappelez-vous qu’elle est hantée. — Tu as peur ? lui lança Constance en jetant un clin d’œil à Marie. — De quoi j’aurais peur ? rétorqua-t-il en bombant le torse. — C’est sûr. Tu es en sécurité avec nous deux. Les filles éclatèrent de rire en se tapant dans les mains. Willy les dévisagea avec un air dépité, ce qui fit redoubler leur hilarité. Constance était pliée en deux, tandis que Marie se tenait à un pilier qui maintenait l’auvent protégeant l’entrée. Plus l’adolescent haussait les épaules pour essayer de se défendre, plus elles en pleuraient. Même s’il jouait les gros durs depuis qu’il était en primaire, elles savaient qu’il n’avait jamais vraiment été courageux.
En grandissant, il avait conservé ce caractère craintif qu’il tentait de dissimuler à ses camarades. Au même moment, un raclement suivi d’un bruit sourd les fit sursauter. Ils se regardèrent avec une pointe d’inquiétude. — Qu’est-ce que c’était ? fit Marie dont le sourire s’était effacé. — Aucune idée, répondit Constance. Peut-être un animal. — Je ne crois pas, dit Willy. On aurait plutôt dit quelque chose qui tombait du toit. En prononçant ces mots, il recula afin d’avoir une vue d’ensemble sur la maison. Sa curiosité et son esprit cartésien prenant le pas sur ses peurs, il cherchait à trouver la source de ce phénomène. — Qu’est-ce que tu fais ? murmura Marie, comme si elle craignait d’alerter quelqu’un. — Je vais voir ce que c’est. Ce bruit n’était pas normal. Alors que Willy était retourné dans l’allée encombrée de feuilles mortes, un nouveau frottement étrange attira son attention. Il leva les yeux vers le toit que des décennies d’intempéries et de manque d’entretien avaient fragilisé. De nombreux trous témoignaient qu’il aurait été urgent de faire intervenir un couvreur. Malgré ça, et en l’absence de vent, Willy ne comprenait pas d’où pouvait provenir ce bruit. Il fronça les sourcils en se demandant ce qui avait pu causer de telles manifestations sonores. Comme les filles l’observaient depuis le perron, il poursuivit son inspection tout en se rapprochant d’elles. Soudain, une tuile glissa le long de la pente du toit dans un crissement inattendu qui, étonnamment, le rassura. Il poussa un soupir discret en se maudissant d’avoir sursauté. Ces vieilles bâtisses craquaient de partout et, s’il devait s’inquiéter à la moindre anomalie, il risquait de sombrer dans le ridicule face à Constance et Marie. Il prit une profonde inspiration, se redressa et rejoignit ses amies. — Bon ! On ne va pas attendre toute la journée devant la porte, quand même ! lâcha-t-il en se dirigeant vers la poignée. — Qu’est-ce que c’était ? demanda Constance. — Oh ! ça ? Des tuiles. De simples tuiles qui tombent du toit. — Pourquoi est-ce qu’elles tombent ? — Parce que la maison est pourrie et que personne ne l’entretient. Vous n’allez pas avoir peur ? Il était tellement heureux d’avoir pu découvrir une explication logique à tout cela, qu’il afficha un large sourire en passant entre les deux adolescentes. Elles avaient voulu se moquer de lui, il leur avait cloué le bec. Il n’attendit pas qu’elles s’en remettent et ouvrit le vantail de droite d’une poussée. Les gonds protestèrent en grinçant. Depuis quand n’avaient-ils pas servi ? Une forte odeur de renfermé accueillit le trio. L’humidité avait envahi toute la maison. De vieux tableaux pendaient encore aux murs surmontant le double escalier menant à l’étage. Sur l’un d’eux, une femme dormait sur un lit à baldaquin aux parois richement décorées. Ses longs cheveux d’un blond vénitien coulaient tel un ruisseau jusqu’au sol où était couché un petit chien noir et blanc. Sur un autre panneau horizontal, une fillette vêtue de rouge marchait sous les yeux d’un loup caché derrière un arbre.
— On dirait des scènes de contes, dit Marie. — Drôles de peintures ! s’exclama Constance en prenant l’une d’elles en photo pour mieux la regarder sur l’écran de son appareil. — On visite ou on discute ? plaisanta Willy. — On peut faire les deux. — Vous êtes bien des filles. — Qu’est-ce que ça veut dire ? lança Marie. — Devine... En tout cas, moi j’y vais. D’un bond, il s’élança dans l’escalier en le faisant craquer à chacun de ses pas. Les réprimandes de ces marches séculaires ne l’arrêtèrent pas. Depuis qu’il était entré dans cette vieille maison, il avait envie de la visiter de fond et comble et de découvrir quels secrets elle pouvait dissimuler. Après avoir identifié les bruits venant de l’extérieur, il paraissait ne plus connaître de limites. Avec un petit sourire aux lèvres, il fit courir sa main sur la rampe engluée d’une poussière grasse et épaisse dans laquelle elle laissa des traces irrégulières. Toujours debout dans le hall, les deux adolescentes le virent atteindre le premier étage en se demandant quelle mouche avait bien pu le piquer. Il ne leur était jamais apparu sous ce jour. L’idée de faire de l’urbex, de l’exploration de vieilles demeures, était venue de Constance qui adorait les mystères et l’étrange. Comme l’île regorgeait d’endroits de ce genre, elle en avait dressé la liste et avait fait promettre à ses amis de l’accompagner dans ses expéditions. Après quelques réticences, ceux-ci avaient accepté. La visite de la villa abandonnée des De Candolle représentait leur première escapade. Heureuse d’avoir pu entraîner ses amis dans sa nouvelle passion, Constance ne manquait aucun élément de cette étonnante demeure. Elle avait déjà immortalisé la superbe porte sous tous les angles, avant de se diriger sur sa droite, vers une pièce fermée par un double vantail finement orné de moulures gothiques en noyer et en chêne. En le découvrant, l’adolescente s’écria : — Il est magnifique ! Je l’adore ! — Tu ne crois pas que tu exagères un peu ? lui demanda Marie. — Oh non ! J’aimerais en avoir un comme ça pour ma chambre. — Tout à l’heure, tu as dit que tu rêvais d’une maison moins grande. — Oui... On peut très bien avoir une porte aussi monumentale dans une petite maison, non ? Marie éclata de rire. La mauvaise foi de son amie était habituelle, mais elle le faisait avec une telle fraîcheur que personne ne pouvait lui en vouloir. Il suffisait de la connaître pour savoir qu’elle avait le cœur sur la main, ce qui rattrapait largement ce léger défaut. Aussi, lorsque Constance trottina vers la porte en la mitraillant sous tous les angles, son amie la suivit sans lui en tenir rigueur. Après avoir fait quelques pas, Marie jeta de rapides coups d’œil en direction de l’escalier à la recherche de Willy. Ces derniers temps, elle n’aimait pas être séparée de lui. Le sentir si proche et ne pas le voir lui serrait le ventre. Sans s’en rendre compte, elle s’arrêta
à mi-chemin, laissant Constance poursuivre son inspection. En haut, des bruits de pas témoignaient de l’activité de l’adolescent. — Qu’est-ce que tu fais ? Marie s’arracha à ses rêveries. — Quoi ? fit-elle. — Je t’ai appelée trois fois. Tu paraissais shootée. — Je... Non... Je pensais... — À quoi ? — À rien. — À qui, alors ? Je le connais ? — Que tu es bête ! parvint à dire Marie. — Je disais ça pour te faire marcher. Je sais très bien que tu me le dirais, s’il y avait quelqu’un. Tu ne peux rien me cacher. En disant cela, elle lui saisit la main et l’entraîna vers la pièce qu’elle venait de révéler en tirant les vantaux.
CHAPITRE 2 D’un bruit à l’autre — On dirait un ancien bureau, s’exclama Constance qui ne savait plus où donner de la tête. Toute à sa découverte, elle courait de droite à gauche, slalomant entre une chaise mangée par les vers et un fauteuil au cuir étrangement intact. Après avoir immortalisé la pièce dans son ensemble, elle se hissa sur la pointe des pieds pour inspecter une bibliothèque avant de photographier un guéridon sur lequel trônait encore un verre à whisky. S’il n’y avait pas eu toute cette poussière et ce sable accumulés par les vents marins, on aurait pu croire qu’une famille habitait toujours les lieux. Sur les étagères en acajou, des rangées de livres attendaient qu’une main salvatrice vienne les arracher à l’humidité qui suintait entre leurs pages. Pendant que son amie photographiait une statuette de bronze symbolisant un sphinx aux ailes dressées, Marie laissait courir son regard sur un tableau représentant un paysage marin battu par la tempête. Elle reconnaissait la côte de Bressy et se demanda qui avait bien pu peindre une telle toile. Même si elle ne s’y connaissait pas en art, pour une raison qu’elle ignorait, cette scène la fascinait. On y voyait trois hommes, dans une barque, dont deux tiraient sur leurs rames tandis que l’autre montrait la côte en partie masquée par d’énormes vagues. L’ensemble était si réaliste qu’elle avait l’impression d’entendre les vents gronder dans le lointain et de sentir la fraîcheur salée de l’océan sur sa peau. Tandis qu’elle observait la mer, elle plissa soudain les yeux et s’approcha de la surface irrégulière. Au milieu d’une crête frangée d’écume, un minuscule visage perçait l’onde verdâtre. Sur le moment, elle crut que c’était un enfant tombé du bateau, mais en regardant plus attentivement, elle se rendit compte qu’il n’en possédait pas les traits et qu’il était dépourvu de cheveux. — Qu’est-ce que ça peut être? se demanda-t-elle. En dépit de la taille du tableau, ce détail était si insignifiant qu’elle aurait eu besoin d’une loupe pour se faire une idée plus précise de la nature de cette apparition. Elle chercha autour d’elle si elle n’en voyait pas une, avant de penser à utiliser son téléphone. Elle le tira donc de sa poche et le mit en mode photo. Une fois devant la partie qui l’intéressait, elle se servit du zoom pour grossir l’image et appuya sur le déclencheur. Une figure grimaçante se tourna vers elle en découvrant des rangées de dents menaçantes.
Elle recula d’un bond en criant. — Qu’est-ce qu’il y a ? lança Constance en se précipitant vers elle. Le cœur battant, Marie resta un moment sans réaction. Ses yeux écarquillés ne pouvaient se détacher de la toile qui venait de l’effrayer. — Marie ! reprit Constance. Qu’est-ce que tu as ? Au même moment, une cavalcade se fit entendre dans les escaliers. Quelques secondes plus tard, Willy déboulait comme un fou dans le bureau, les cheveux encore plus désordonnés que d’habitude et le visage déformé par l’inquiétude. — Que se passe-t-il ? lâcha-t-il entre deux respirations. — Je ne sais pas, répondit Constance. Elle a hurlé et depuis, elle ne dit plus rien. L’adolescent se pencha sur leur amie et la prit par les épaules. À ce contact, Marie tourna la tête dans sa direction. — Le tableau, souffla-t-elle simplement. — Quoi, le tableau ? demanda-t-il. — Il y a... quelque chose, dedans. Quelque chose d’horrible... Une créature... Elle m’a regardée... Willy fronça les sourcils. Il ne comprenait pas un traître mot de ce qu’elle lui racontait, mais il ne pouvait pas la laisser ainsi. S’il craignait la douleur physique, il n’avait jamais été effrayé par un film ou un livre, alors un tableau n’avait aucune chance de lui provoquer le moindre frisson. Il se dirigea vers lui et commença à l’examiner. Le sujet ne lui était pas inconnu. Petit-fils, fils et frère de marin, il connaissait malheureusement par cœur ce type de situations, ce qui lui arracha un pincement au cœur. Cette bouffée de tristesse écartée d’un geste, il se pencha plus attentivement sur les différents éléments composant cette toile, sans saisir ce qui avait pu faire peur à ce point à Marie. Certes, ce grain, comme le nommaient les marins, était important, mais il n’y avait pas de quoi rendre folle une adolescente ayant la tête sur les épaules. Ne voyant rien susceptible de provoquer cette réaction, il se tourna vers son amie d’un air interrogateur. — En haut de cette vague, à droite, fit-elle en la pointant du doigt. Willy suivit cette direction et découvrit l’endroit incriminé. Il plaça son visage à quelques millimètres pour mieux voir et en scruta chaque pigment, mais ne trouva rien d’inquiétant. — Sers-toi de ton téléphone comme d’une loupe ! lui conseilla Marie. Son ami s’exécuta et ne détecta que de l’eau et de l’écume. — Je suis désolé, fit-il après de longues minutes d’inspection, mais je ne comprends pas ce qui t’a fait peur. — Pourtant, il y a bien quelque chose. Je l’ai vu. En disant ça, elle se souvint qu’elle avait pris le tableau en photo. Le cœur battant, elle ouvrit la galerie et tendit son téléphone à Willy. — Regarde ! Je suis certaine que c’est dessus. Celui-ci lui obéit et explora avec soin la photo prise par son amie. Elle ne représentait qu’une toute petite partie du tableau.
Immédiatement, il identifia la section de la houle que lui avait montrée Marie. Grossie huit fois par rapport à l’originale, elle permettait de repérer chaque coup de pinceau, chaque variation de couleur, chaque nuance de luminosité. Malgré ça, Willy ne remarqua pas de différences avec ce qu’il avait pu observer de ses propres yeux. — Il n’y a rien, finit-il par dire. — Quoi ? Mais c’est impossible. — Vois par toi-même, dit-il en lui présentant l’écran. Après une petite hésitation, Marie osa le regarder, non sans craindre que la créature qui l’avait menacée ressurgisse. Après avoir tourné l’image en tous sens, la grossissant et la rétrécissant, elle dut se rendre à l’évidence qu’il n’y avait nulle trace de ce qu’elle avait cru apercevoir. Pour la rassurer, Willy lui montra une étrange tache, sans doute due à de la moisissure, qui avait altéré la peinture et modifiait la forme de la vague. Il lui expliqua qu’en regardant rapidement, elle ressemblait à un visage et qu’avec la pénombre qui régnait dans cette pièce aux volets fermés, il n’était pas étonnant qu’elle ait pu penser voir un monstre. Il fallut néanmoins plusieurs minutes pour que Marie se calme complètement. La présence de ses amis l’apaisa grandement. Constance, qui avait repris son exploration, mitraillait tout ce qui sortait de l’ordinaire avec l’enthousiasme d’une enfant le jour de Noël face à ses cadeaux. Au fond d’une vitrine, dont les parois de verre étaient fendues, trônaient deux vieilles pipes aux fourneaux soigneusement ciselés. Avec mille précautions, l’adolescente tira une des portes. Le meuble exhuma des odeurs de tabac si prenantes qu’elles auraient pu émaner d’un cendrier rempli ou d’un ancien fumoir, comme il en existait au dix-neuvième siècle. Constance photographia ce surprenant duo sous tous les angles, en insistant sur la pipe dont la tête de marin, affublée d’une barbe épaisse et coiffée d’une casquette caractéristique, avait attiré son attention. Elle écrasait de sa présence sa consœur, plus simple et certainement taillée dans de la racine de bruyère. Pendant ce temps, Willy s’était agenouillé au côté de Marie dont il avait pris la main. Ce contact rassurant l’avait touchée et fait monter en elle une douce chaleur dont elle n’avait aucune envie de se débarrasser. Elle n’osait pas bouger d’un cil, de crainte de briser cet instant dont elle profitait avec délice. Ce fut Constance qui mit fin à ce moment hors du temps. — Il y a d’autres pièces qu’il faut absolument visiter. Vous venez ? — Bien sûr, fit Willy en se levant d’un bond. J’ai vu plusieurs chambres à l’étage. — Faisons ça avec méthode et terminons le rez-de-chaussée. Je n’ai pas envie de rater quelque chose de grandiose. — De grandiose ? Voilà que mademoiselle nous envoie encore ses rêves de petite bourgeoise à la figure. — Oh ! Toi ! Je te déteste ! fit-elle en se jetant sur lui avec un grand sourire. Willy la réceptionna dans ses bras et la serra pour qu’elle ne puisse plus faire semblant de lui donner des coups de poing. En
















