Extrait du livre Frantz et le Golem
Frantz et le Golem d'Irène Cohen-Janca et Maurizio A-C Quarello Editions Âne Bâté
Frantz et le Golem
Prague dort. Le bleu du ciel peu à peu s’est assombri, le monde s’est refermé, la lumière envolée. Le temps se repose et un silence profond règne sur la ville. L’œil de la lune s’ouvre et traverse les fenêtres. Dans la ruelle au Coq, les vieilles maisons aux murs sans couleur, aux portes cochères bien closes, se serrent les unes contre les autres, comme pour ne pas tomber. Au premier étage de la dernière maison, une lampe à huile brille. Elle éclaire un homme coi é d’une petite calotte noire sur ses cheveux de neige. Penché au-dessus d’une table de bois, Aaron Wassertrum, le vieux montreur de marionnettes, fabrique ses poupées, crée des décors et invente pour les faire vivre des histoires et des contes merveilleux. Tout en recousant un petit ruban de velours autour du cou d’une princesse aux cheveux blonds et à la robe pourpre, il marmonne entre ses dents : “Ah mes créatures de bois, comme j’aime à vous donner une âme !” Au deuxième étage, c’est sur le visage endormi de Myriam, fille d’Anschel Ginzburg, le brocanteur, que la lune pose son pinceau de nacre… Son teint de porcelaine et la finesse de sa peau semblent être la source même de la clarté de la lune. Son sommeil est paisible, son souffle léger.
Au dernier étage enfin, c’est sur une petite chambre vide que se pose la lumière d’argent. Le lit, que personne n’a défait, est celui de Frantz Munka, le fils du tailleur de pierres précieuses. Dans la maison, tout le monde dort paisiblement. Frantz a dit que cette nuit, il dormirait chez son grand ami David Meshullan. Mais où est vraiment Frantz ?
Il y a quelques heures, avant la tombée de la nuit, quand s’est envolé le peu de lumière qui réussit à se glisser dans les rues noires, Frantz, à pas de loup, a quitté la maison de la ruelle au Coq. Furtivement, glissant comme une ombre dans le labyrinthe des ruelles de Prague, il n’a pas pris le chemin de la maison de David Meschullan. Il est même allé dans la direction opposée. Il s’est acheminé vers la rue Cervena et la synagogue Vieille Nouvelle. Une mendiante au visage gris et ridé, coiffée d’un foulard de laine, lui a lancé : “Où cours-tu comme ça petit ? Tu as rendez-vous avec le diable pour être si pressé ?” Il n’a pas répondu. Une seule fois il s’est arrêté dans sa course. Il n’a pas pu résister au spectacle du vieux montreur de marionnettes installé sur une place. Dès qu’Aaron Wassertrum pose les tréteaux de son petit théâtre et commence à manipuler ses poupées aux masques mystérieux, les enfants accourent de toutes parts. La joie s’empare de leur cœur et de minuscules étoiles s’allument dans leurs yeux. Aujourd’hui, sur la petite scène tendue de drap rouge, éclairée par des torches aux flammes tremblantes, le montreur de marionnettes a raconté l’histoire de deux enfants qui se sont juré un jour de s’aimer toujours. Derrière eux, une toile peinte montrait un beau jardin orné d’un large bassin, d’un vieil escalier de pierre et d’une statue couverte de mousse. C’est au bord du bassin que les deux enfants avaient échangé leur serment. La petite fille aux cheveux blonds voulait offrir en gage un cœur de corail accroché à un ruban de velours noir noué autour de son cou. Mais en le détachant, elle avait déchiré le ruban de velours. Le cœur avait roulé et le garçon, empli de désespoir, le cherchait en chantant doucement. Où est le cœur en pierre rouge Que tu as arraché de ton cou plus blanc que neige ? Où est le cœur couleur de sang Que tu m’as offert pour dé er le temps ? Derrière lui, Polichinelle, grimaçant dans son costume bariolé, faisait entendre son rire cruel tout en agitant au-dessus de sa tête le petit cœur vermeil. Il le balançait de droite à gauche et les jeunes spectateurs hurlaient au garçon : “Il est là ! Il est là ! C’est Polichinelle qui a volé le cœur !” Au milieu des enfants emmitouflés, Frantz avait reconnu Myriam. Ils se parlent peu quand ils se rencontrent dans l’escalier de leur maison ou dans leur cour, mais chaque mot échangé résonne loin en eux. Elle ne criait pas avec les autres enfants. Fascinée, les yeux grands ouverts, elle fixait le cœur écarlate que Polichinelle faisait danser au bout de ses doigts. Dans l’obscurité brillait, son visage au teint si pâle, si transparent. On aurait dit un morceau de lune qui se serait détaché. Alors Frantz avait pensé à cette pierre précieuse sur l’établi de son père, une pierre de lune aux reflets d’un blanc bleuté. Soudain, Myriam avait senti la présence de Frantz. Elle s’était tournée vers lui et l’avait regardé avec ferveur, comme s’il faisait partie de l’histoire du serment échangé et du cœur égaré. Dans la lumière déclinante, Myriam semblait irréelle, comme faisant partie d’un rêve. C’est alors que Frantz s’était arraché au spectacle et avait fui à toutes jambes, poursuivant son but, le cœur tordu par l’angoisse et l’impatience.
Le lieu interdit Maintenant Frantz court à en perdre haleine, tout en se rappelant ce jour du printemps dernier où le bedeau de la synagogue Vieille Nouvelle leur avait raconté l’histoire du Golem d’argile. D’une voix solennelle, il les avait prévenus : “Il y a bien longtemps, au Moyen Âge, les Juifs de Prague étaient sans cesse menacés de mort ou d’expulsion. Rabbi Yehouda Loew, surnommé “le Maharal de Prague", grand par son érudition, sa sagesse et son courage, décida alors de créer le Golem pour protéger les Juifs de Prague. C’était un géant d’argile que rien ne pouvait vaincre ni arrêter. Mais une fois sa mission accomplie, le Maharal le détruisit. Et c’est dans le grenier de notre synagogue Vieille Nouvelle, ici même, que le Golem a été transporté et rendu à la poussière.” Il s’était tu, avait scruté chacun des garçons avant de reprendre d’une voix forte et solennelle : “Il ne faudra jamais tenter de monter au grenier. Pas même en entrouvrir la porte pour regarder à l’intérieur. Celui qui s’y est risqué a perdu la raison. Un autre en a perdu la vie. Est-ce bien compris ?” Un chœur de voix avait lancé un « Oui » sonore qui avait fait trembler les murs tant il était plein de force. Personne ne croyait que c’étaient des chimères. Une seule voix manquait ce jour-là : celle de Frantz Munka,
Franz, depuis cet instant, ne connaît plus le repos. Il veut pénétrer dans le lieu interdit. Il n’ose en parler à personne, pas même à David Meschullan, son meilleur ami. Frantz sait que non seulement David ne le suivra pas dans cette folle aventure, mais encore le dénoncera par peur de le voir périr ou perdre la raison. Pourtant, plus le temps passe, plus ce désir l’obsède. Il envahit son cœur. Tiraillé entre une folle curiosité et la peur, il ne se passe pas de jour sans qu’il aille traîner du côté de la synagogue Vieille Nouvelle ou encore du côté du vieux cimetière juif, près de la rive de la Vltava. Les jours de prière, quand il se tient debout auprès de son père sous les voûtes de pierre de la synagogue Vieille Nouvelle, elle lui paraît toujours plus vivante et plus mystérieuse. Dans le vieux cimetière, il rêve devant la grande et imposante tombe du Maharal qui s’élève comme une véritable demeure avec ses colonnes, ses guirlandes de fruits et, à son sommet, le symbole du Maharal : un lion. Et aujourd’hui, 21 janvier 1892, Frantz s’est décidé. Il va enfreindre l’interdit du vieux bedeau. Arrivé au coin de la rue Maiselova, il jette un coup d’œil sur l’horloge de l’Hôtel de Ville. Il aime cette vieille horloge avec ses deux cadrans, l’un avec des chiffres et l’autre en dessous avec ses lettres en hébreu et ses aiguilles qui tournent à l’envers. “Sept heures” disent les deux cadrans. Le chiffre 7 pour l’un, la lettre ז zayin à la valeur numérique de sept, pour l’autre. Maintenant, il est temps d’entrer dans la synagogue. Le petit portail au nord reste toujours ouvert. Il jette un dernier regard de tous les côtés puis, tel un chat silencieux et agile, il se faufile dans l’entrebâillement de la porte. Il tremble de tous ses membres. Il connaît la synagogue le jour quand elle vibre comme une ruche avec son bourdonnement de prières, de chants, de bavardages. Mais maintenant, ce calme et ce silence profond l’inquiètent. Ne dit-on pas que, la nuit, les morts se réunissent dans la vieille synagogue pour prier et étudier ? Mais on dit aussi que ce sont des anges qui ont bâti la vieille synagogue, en apportant de Jérusalem des pierres du temple détruit de Salomon. Et quand un terrible incendie ravagea presque tout le quartier juif en 1558, deux mystérieuses colombes se posèrent sur le fronton de la Synagogue et, par le battement de leurs ailes, empêchèrent le feu de se propager. N’étaient-elles pas les anges qui jamais ne cessèrent de veiller sur la vieille synagogue ? À cette pensée, Frantz se sent un peu rassuré. Mais quand il grimpe l’escalier et arrive devant la petite porte du grenier, tout courage l’abandonne. Ses jambes le portent à peine, son corps est pris de tremblements. Trop tard pour reculer ! Rempli de terreur, il pousse la porte du grenier et entre. Une petite pièce aux murs nus apparaît, baignant dans une lumière blafarde. Des toiles d’araignée tombent des poutres. Sur le sol poussiéreux sont éparpillés de vieux châles de prière déchirés, une corne de bélier fissurée, des candélabres de bronze verdi et des livres, beaucoup de livres jaunis, tachés par des cadavres de mouches.






















