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Ils ne sont pas comme nous

Ils ne sont pas comme nous

13-15 ans - 30 pages, 4516 mots | 34 minutes de lecture
© Alzabane, 2009, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Ils ne sont pas comme nous

Ils ne sont pas comme nous

En 1938, au cœur de l’Allemagne nazie, un étrange narrateur interné dans un établissement psychiatrique tient un journal et écrit à sa mère. À travers ses mots et ses observations au quotidien, le narrateur nous fait involontairement pressentir qu’une tragédie se prépare. La prochaine euthanasie des handicapés mentaux dans le cadre du funeste programme « T4 ». Un récit bref et émouvant, au style direct, illustré et mis en scène de manière saisissante et cinématographique par des montages photos. Il permet d’ouvrir une réflexion sur le silence permettant les pires crimes de masse et plus globalement sur la folie

Le livre a remporté le prix de littérature jeunesse de la Foire du livre de Brive-la-Gaillarde en 2010. 

"Ils ne sont pas comme nous" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
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Raconté par Silvère

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Extrait du livre Ils ne sont pas comme nous

Ils ne sont pas comme nous de Jean-Sébastien Blanck et José Ignacio Fernandez aux éditions Alzabane


8 juin 1938, Allemagne, près de Cologne. Clinique Münstall Quatre et quatre font huit. Huit et huit qui font quinze… Ah non ! Seize ! Ou dix-huit. Je ne sais plus. Ah ! Bonjour, monsieur ! Je m’appelle Wolf. Vous savez, on m’a emmené ici il y a très longtemps. Mais je me plais bien. On me laisse compter tranquille. C’est important de compter, vous savez… Alors… Trois et trois font six, et six et six font… Ah ! Au fait, monsieur, vous voulez voir mon lapin blanc ? - Oui, pourquoi pas ? - Alors, attendez… Il faut que je le cherche… Ah ! Il doit être sous mes draps… Ah non ! Je ne le vois pas. Vous savez, il vient le soir normalement. Là, je ne sais pas si je vais le retrouver ! Vous n’aurez qu’à revenir ce soir ? Si vous revenez, je vous le montrerai. Mais n’en parlez à personne ! D’accord ? Sinon, ils vont encore me le reprendre… - D’accord ! Comptez sur moi. Je n’en parlerai à personne… Je reviendrai ce soir… - Bien, alors, un arbre, deux arbres, trois arbres…
Bonjour ! Je suis le docteur Reinhardt. Je suis ici depuis... depuis... Oh ! Je ne sais plus ! Pardon, monsieur, mais je dois vous laisser une minute car il faut que je surveille Wolf. Je dois absolument le surveiller... Wolf ! Mon ami ! Avez-vous pris vos cachets ? - Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept... - Wolf ? Vous m’entendez Wolf ? - Oui, docteur ? - Je vous demande si vous avez pris vos cachets ? - Je les ai pris, docteur ! Alors, huit, neuf dix, onze... - Et les cachets noirs ? Vous les avez pris aussi ? - Tous... Douze, treize, quatorze, quinze, seize... - Alors, cher monsieur, que disions-nous déjà ? Ah ! Oui, au fait, vous aimez ma blouse ? Regardez comme elle belle... Une magnifique blouse blanche, non ? C’est du très beau coton, ça, n’est-ce pas ? Elle est comme neuve. Le docteur Reinhardt s’admire avec délice dans le reflet de la vitre. Il semble si fier... - Oui, vous avez raison, docteur. Elle est superbe, c’est vrai. J’aimerais bien avoir la même... - Reinhardt ! crie soudain une femme. C’est une infirmière, je crois... Effrayé, Reinhardt court se réfugier derrière une armoire. Il se recroqueville pour se protéger la tête. Il veut garder à tout prix sa magnifique blouse blanche, une blouse blanche en si beau coton.
- Vous l’avez encore volée au docteur ! s’écrie l’infirmière. Ce n’est pas croyable... Lui qui est si gentil avec vous ! Si vous ne lui rendez pas, il se fâchera ! L’infirmière l’empoigne fermement et tente de lui enlever de force le bel habit blanc qu’il a volé au docteur. Reinhardt se met à pleurer comme un enfant à qui l’on confisque son jouet adoré. - Allez ! crie l’infirmière. Ça suffit comme ça ! Elle est un peu grosse mais assez jolie... Et puis, elle semble gentille. - Donnez-moi cette blouse à la fin, ou c’est lui qui viendra la chercher. - Trente, trente et un, trente-deux... Oh ! quel dommage pour la blouse ! Hi ! Hi ! Hi ! Trente-trois, trente-quatre, trente-cinq... - Ma blouse ! Ma blouse ! s’écrie Reinhardt. C’est ma blouse ! Rendez-moi ma blouse ! - Hi ! Hi ! Hi ! crie Wolf. J’aimerais bien qu’il arrête de me regarder comme ça... - Trente-six ! Trente-sept ! Trente-huit. - Ah, bonjour monsieur ! Je suis l’infirmière en chef. Je m’appelle Anna. C’est vous que nous attendions, n’est-ce pas ? - Je ne sais pas... J’ai rendez-vous avec le directeur pour un entretien. Je dois faire un article pour mon journal. - Alors, c’est bien vous le journaliste ! Vous attendez là depuis longtemps ? - Une heure ou peut-être deux... - Bon, alors, venez avec moi ! Anna m’emmène dans un long couloir. Son pas est rapide. J’ai presque du mal à la suivre... - Vous savez, je travaille ici depuis vingt ans. Jour et nuit. J’aime cet endroit... Qui était cette dame qui vous accompagnait tout à l’heure ? - C’était ma mère. Mais, et votre famille ? - Ma famille ? C’est ici ! Je n’ai pas d’autre famille. J’entends ici et là, dans des chambres, de drôles de cris, des pleurs, parfois des rires. Nous arrivons au bout du couloir. Il y a une porte qu’Anna ouvre un peu brusquement. Elle n’a même pas frappé à la porte. Elle chuchote quelque chose au directeur qui est à l’intérieur... Pourquoi chuchote-t-elle comme cela ? Ah oui, c’est vrai, je suis journaliste. On ne doit pas tout me dire...
Depuis l’arrivée du nouveau chancelier, on ne peut plus tout dire, tu me l’as si souvent répété... Nous entrons dans son beau bureau. Je n’ai jamais vu un bureau si impeccablement rangé. - Bonjour mon ami ! Entrez ! Asseyez-vous ! Je suis le docteur Schmidt. Je suis le directeur de cet établissement. J’y travaille depuis dix ans. Asseyez-vous, je vous en prie... Nous parlons pendant longtemps. Des heures, je crois... Mais je ne me souviens plus très bien de quoi. Finalement, c’est lui qui me pose des tas de questions... Je croyais que c’était moi qui étais venu lui en poser. Mais non. C’est lui qui me questionne. C’est un peu fatigant pour la tête... - Et depuis quand faites-vous des articles ? - Je ne sais plus bien, docteur... - Alors, vous aimez écrire ? Ici, nous avons de quoi lire. Mais on peut écrire aussi... Il a une drôle de façon de me regarder, la tête penchée, avec ce petit sourire, et les mains croisées sur son bureau si bien rangé... Comme c’est long...
À la fin, il se lève et me serre la main avec un grand sourire que je n’aime pas. Anna me dit de me lever pour m’emmener de nouveau. - Votre valise ! me dit-elle. - Ma valise ? Quelle valise ? - Votre petite valise, là ! Vous l’oubliez... C’est vrai. J’ai la petite valise que tu m’as donnée avant de venir. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Je ne suis ici que pour quelques heures, comme tu m’as dit. C’est idiot de m’avoir donné cette valise... Anna m’emmène dans le couloir. Je la suis. Elle me porte ma valise et nous retournons dans la chambre de Wolf et de Reihnardt... - Sept cents, sept cent un, sept cent deux, sept cent trois... Oh ! Bonjour, monsieur ! Je m’appelle Wolf. Sept cent quatre, sept cent cinq... - Voici votre lit, dit Anna. À côté de celui de Wolf. Vous le connaissez maintenant, je crois, non ? - Mais pourquoi ? Je ne vais pas dormir là. On doit venir me chercher tout à l’heure. Je dois réaliser un reportage et je repartirai aussitôt... - Oui, mais pas aujourd’hui. Il est déjà tard, vous devez dormir un peu... Je vous réveillerai demain matin.
Anna me sourit. Décidément, je n’aime pas ce sourire-là. Je n’ai pas envie de rester. - Vous serez très bien. Regardez ! Il y a une fenêtre avec une très belle vue. Regardez comme c’est beau ce soleil, et cette vue sur ce jardin... Reinhardt est toujours recroquevillé, adossé sur l’armoire en métal gris et froid. Il ne pleure plus, mais je crois qu’il regrette encore la blouse blanche du docteur... Il me dévisage en séchant ses larmes. Je crois aussi que je l’intéresse beaucoup. En tout cas, il a l’air d’aimer mon costume... C’est de la flanelle, n’est-ce pas ? C’est vrai qu’au dehors, il y a du soleil. Je le sais, car il se reflète sur mon lit. Il va être trop chaud d’ailleurs... Dans la chambre, un autre homme me regarde bizarrement. Il est très bien habillé. Quel beau costume ! Il s’approche. - Bonjour, monsieur. Je m’appelle Karl. Savez-vous jouer au poker ? Oui, vous avez l’air de savoir... très bien ! Très bien... - Bonjour, monsieur Karl. Oui, je sais un peu jouer. Mais depuis combien de temps êtes-vous ici ? - Moi ? Je ne sais pas ! Pourquoi ? Qu’est-ce que cela peut faire ? Si nous demandions à Wolf ? C’est lui qui compte ici. Il compte tout... Au fait, savez-vous jouer au poker ? Ah ! Très bien... - Huit cent deux, huit cent trois, huit cent quatre...
Juillet 1938 Voilà, tout cela, c’était hier. Non. Je ne sais plus très bien. C’était hier ou avant-hier. Et au fait, comme dit Karl, qu’est-ce que cela peut faire ? Moi, je n’arrive plus à compter les jours comme avant. Tu sais, j’attends que tu viennes me chercher et que tu me ramènes à la maison. Tu ne devrais plus tarder maintenant n’est-ce pas ? Tu me l’as promis. Wolf et Reinhardt sont de drôles de types. Je ne suis pas comme eux, mais ce sont quand même de bons amis maintenant... C’est bien pour mon article. J’aurai des choses à raconter. Tu sais, il faut que je te dise : ce que je déteste par-dessus tout ici, c’est cette salle où nous mangeons. Il y a toujours Wolf et Reinhardt. Et puis, il y a Karl aussi. Il porte toujours ce costume. Reinhardt aimerait bien l’avoir, je crois... Mais je n’aime pas cette salle. On étouffe ici !
Août 1938 Lentilles ! crie Emma en passant entre les tables. Qui veut des lentilles ? Emma est une nouvelle infirmière. Je la trouve très jolie. Elle nous sert à chacun une platée avec sa louche. Je donne discrètement la mienne à Karl. Je déteste les lentilles et, lui, adore ça. Et puis, j’ai tellement perdu au poker que je lui dois bien ça... Je crois aussi qu’il est amoureux d’Emma. Wolf continue de compter tout en mangeant : - Huit cent quatre, huit cent cinq, huit cent six... On l’entend marmonner entre chaque bouchée. Aujourd’hui, il veut battre son record : compter jusqu’à douze mille avant la fin de la journée. Emma passe et nous donne à chacun deux pilules : une verte et une noire. Machinalement, tout le monde les avale. Moi pas, ce qui inquiète beaucoup Hess. Hess, c’est un nouvel ami. C’est un ancien général, je crois. Il veut toujours faire les choses qu’on lui dit de faire. Il est un peu vieux aussi. - Ben... Vous ne les prenez pas ? Pourquoi ? - Je... je ne sais pas... - Eh bien, moi, monsieur, je les prends. Sinon, j’ai peur toute la nuit et ça me fait pleurer. Vous n’avez pas peur, vous, la nuit ? Sans raison, son voisin arrête subitement d’ingurgiter son plat de lentilles. Il me regarde et commence à rire et, petit à petit, par contagion, toute la table s’esclaffe. Tout le monde postillonne ses lentilles. Sans raison... Comme ça... Hess, lui, il ne rit pas. Il me regarde. Il a l’air vraiment étonné. - Alors ! Vous ne les prenez pas ? - Ben... Je crois que non. - Si ! Si ! Prenez-les ! Y faut que vous les preniez ! Pourquoi est-ce que vous ne les prenez pas ? On va tous se faire gronder ! C’est vrai qu’il faudrait les prendre. Mais ce soir, je ne veux pas. J’ai juste envie de voir comment ça fait quand on ne les prend pas. - Ben... J’en ai pas besoin... Je ne suis pas comme vous. Hess s’arrête de mâcher. Il ne bouge plus et me regarde fixement, stupéfait. Tout d’un coup, il éclate de rire. - Pas comme vous ! Ha ! Ha ! Ha ! Pas comme vous ! Ah, mon vieux ! Pas comme vous ! Les autres n’ont rien écouté mais le rire se propage de nouveau, d’assiette en assiette. Cela fait bien rire Karl aussi...