Extrait du livre Le grand bain
Le grand bain de Marie Lenne-Fouquet et Pauline Duhamel aux éditions Talents hauts
1 Je suis un dauphin Ce matin, en classe, ma main se lève, bien au-dessus de ma tête, malgré moi. C’est officiel, je suis un dauphin. Me voici donc dans le groupe des nageurs, des experts, moi qui ne sais pas nager. Le groupe des grenouilles me faisait pourtant terriblement envie.
Dire que c’est à cause d’un petit mensonge de rien du tout. Parce que le jour de la rentrée (la semaine dernière), Paulin, mon meilleur ami, et Alix, ma meilleure amie, m’agaçaient à raconter leurs vacances à la mer à coup de « et ben moi » « et ben moi ». Alors pendant quelques petites minutes, le temps d’une récré, je me suis imaginé être quelqu’un d’autre, un nageur hors pair, une sorte de poisson, et j’ai lâché : – Eh ben moi, je préfère le crawl à la brasse. Ils ont acquiescé en chœur. Je ne leur ai jamais avoué que j’avais peur de l’eau. C’est la honte, en CE1, et j’ai toujours réussi à inventer des excuses pour ne pas aller à la piscine avec eux, pendant les vacances d’été. Jusque-là, je m’en sortais bien. Mais aujourd’hui, me voilà obligé de lever la main pour ne pas perdre la face, quand la maîtresse compte ceux qui savent nager. Demain, c’est notre première séance de natation.
– Bon, parfait, les dauphins vous n’êtes pas si nombreux, vous serez avec Rose, la maîtresse-nageuse. Alix se tourne vers moi, pouce levé. – Nino, on sera ensemble ! murmure-t-elle. Paulin acquiesce lui aussi, sourire jusqu’aux oreilles. Je tente un sourire à la cool, mais seul mon côté gauche fonctionne. Un malheureux rictus, c’est tout ce que je peux offrir. Je passe le reste de la journée à espérer une varicelle express, une grippe carabinée, voire une gastro fulgurante, c’est dire ma motivation. * * * Le soir à la maison, j’essaie tout : simuler l’appendicite, menacer de me noyer, pleurer, bouder, crier, planquer mon sac de piscine. Rien n’y fait : mes parents ne veulent pas céder, ma mère me dit que l’appendicite, c’est de l’autre côté et mon père retrouve mon sac derrière la machine à laver. Ils essaient de me rassurer en me disant que je ne serai sans doute pas le seul, que la maîtresse sera là, que ces séances vont justement me « faire du bien ». Franchement, je ne vois clairement pas en quoi avoir la trouille en slip de bain va me faire du bien. Je m’endors trop tard en faisant des cauchemars moites, bleus, et chlorés.
2 Le grand jour La matinée me semble longue comme une veillée de Noël, mais sans la joie, les cadeaux, et les trucs bons à manger. C’est vous dire si c’est long. À la cantine, je tente de tout avouer à mes amis. – Je n’ai pas très faim, moi, avec ces
histoires de piscine. Il faut que je vous dise un truc... Paulin m’interrompt : – Mais oui ! Moi aussi je suis trop impatient ! J’adore l’eau ! Alix ajoute : – Et puis c’est trop cool qu’on soit tous les trois dans le même groupe, pour une fois qu’on n’est pas séparés ! Je ne peux plus rien dire. Ils sont persuadés que je pense comme eux, que je suis comme eux, et c’est trop difficile de leur avouer le contraire. J’essaie de me rassurer en me disant que j’ai encore le temps. Il me reste une bonne heure avant le départ : je mens depuis tellement longtemps, je ne suis plus à une heure près, je trouverai bien une occasion. Lorsque je monte dans ce bus, l’angoisse dans mon ventre pèse plus lourd que le sac sur mon dos. À côté de moi, Paulin n’arrête pas de parler. – Je sais pas si on aura le droit aux tapis. Tu sais, les grands : tu te mets debout, ça s’enfonce et tu glisses et tu splatches ! Trop bien ! – Hum. Oui, je ne sais pas. En fait, je n’espère pas. Ce que j’espère moi, c’est que tout matériel « splatchant » sera interdit, que les ceintures de bain seront obligatoires, ainsi que les planches, les brassards, les bouées, les gilets de sauvetage et les frites. Et j’espère qu’on sera obligé de tout porter en même temps.
Je me tourne pour bien voir le visage de mon copain : je veux lui dire que j’ai menti, que j’ai une terreur folle de l’eau, lui expliquer que les carreaux moites et blancs me donnent des cauchemars, que l’odeur de tout ce bleu me dégoûte et que les bruits de piscine me terrorisent. Mais rien ne sort de ma bouche. J’ai honte. Ce n’est pas facile de dire à ses amis qu’on ne sait pas faire quelque chose. Paulin est trop excité, il gigote sur son siège, il rit, et moi je me fais tout petit, immobile et silencieux. 3 Un nouveau mensonge C’est complètement fou parce que c’est le trajet en bus le plus rapide de l’univers. Je n’ai rien le temps de dire à Paulin, on se retrouve beaucoup trop vite devant le grand bâtiment vitré. Pourtant, je sais que plus j’attends et plus ce sera difficile, plus il m’en voudra d’avoir menti, plus je passerai pour un idiot peureux doublé d’un traître.
Je crois que c’est pour tout ça que je n’ai pas non plus hâte de lui dire. C’est mal fichu, la vie, parfois. Sur le parking, Alix me glisse : – Tu sais qu’on va d’abord faire un test ? Il faut plonger, nager une largeur, et récupérer un objet sous l’eau ! Trop cool ! À cet instant, j’ai une envie subite d’être un arbre. Un mur. Du goudron. N’importe quoi qui soit immobile et fixé au sol. Je n’ouvre toujours pas la bouche. On dirait que mes lèvres sont lourdes comme des pierres de taille. J’ai envie de pleurer, mais je me retiens car là ce serait la double honte intersidérale. Alix continue : – Trop la honte : Suzanne, elle sait même pas mettre la tête sous l’eau. Non mais t’imagines ? Oui, j’imagine très bien. C’est pour ça que Suzanne a été moins idiote que moi et a choisi le paisible groupe des grenouilles. Je ne vois pas où est le problème. – Ouais hein, grave. Mais pourquoi ma bouche dit des trucs qui ne sont pas dans ma tête ? Quand on entre dans le hall, il fait moite comme dans un vivarium et je déteste cette impression d’être une couleuvre. Il y a des petits casiers pour ranger nos chaussures. Je m’assieds sur un coin de banc et tente d’ôter mes baskets le plus
lentement du monde. Ça sent fort les pieds et j’ai encore plus la nausée. Quand la chance ne veut pas, elle fait ça bien : on a le créneau de fin de journée, avec ce que cela sous-entend de piétinements humides sur le carrelage. Line fait la grimace. Adèle hausse les épaules : – Oh ça va, c’est juste de l’eau. Mais moi je pense que non, parce que l’eau, c’est pas marron avec des bouts. Alix et Paulin s’amusent à se lancer une chaussette en boule. Mon ami veut me faire une passe et je la prends en plein dans l’œil. – Oups ! Pas trop de réflexe le Nino ! Ça va ? – Oui, oui. – T’es bizarre aujourd’hui. – C’est vrai, dit Alix, on t’entend pas beaucoup ! C’est parce que je n’ose pas vous dire un truc. Je vous ai menti. Parce que j’avais honte. En vrai, je ne sais nager ni la brasse ni le crawl, j’ai bien trop peur de l’eau. J’ai levé la main pour être dauphin parce que je voulais être avec vous et que vous restiez mes amis, je ne voulais pas perdre la face, je ne voulais pas vous décevoir, c’est difficile de dire qu’on a peur de quelque chose, mais je serais plus à ma place chez les grenouilles. Je suis désolé. Vous comprenez ? Ça, c’est ce que je devrais leur dire. À la place, je dis, téméraire : – Non, ça va, c’est juste que j’ai un peu peur de... vous montrer ma cicatrice.
– Ta quoi ? – Ben, en fait, je ne vous l’ai jamais dit mais j’ai été opéré du cœur à la naissance et j’ai une grande cicatrice qui me barre la poitrine. Je fais un geste immense de mon épaule à mon nombril et je me demande bien ce qui me prend, c’est comme si ma main ne me répondait plus. Et voilà. Super, bravo Nino. Maintenant, je ne peux même plus me mettre en maillot. Cette histoire m’est venue comme ça, en voyant la petite marque de varicelle dans le cou d’Hassan. – Whaou ! T’inquiète Nino, c’est pas grave, on a tous des trucs bizarres, et puis, ça a un petit côté cool !
























