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Chantage à la récré

Chantage à la récré

6-8 ans - 33 pages, 4946 mots | 37 minutes de lecture
© Talents hauts, 2024, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Chantage à la récré

6-8 ans - 37 minutes

Chantage à la récré

Elsa Devernois, ill. Camille Carreau

Louise est en CE2, elle adore chanter à tue-tête le générique de sa série préférée, aller à l’école et jouer avec sa sœur Léa, qui est en CM2. Pourtant, depuis quelque temps, Léa n’est plus que l’ombre d’elle-même. Louise découvre que sa sœur est harcelée par Capucine, dite Cruella, qui lui a volé le beau pull angora de leur mère et se sert de Léa comme d’une esclave. Lorsque Cruella apprend que Louise connaît par cœur le générique, elle exige que les deux sœurs chantent pour elle. Mais après une conversation avec son père qui lui conseille de se battre pour ce qu’elle croit juste, Louise trouve le courage de dire non.

"Chantage à la récré" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
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Extrait du livre Chantage à la récré

Chantage à la récré de Elsa Devernois et Camille Carreau aux éditions Talents hauts


Chantage à la récré
1 On l’appelle Cruella Je n’aime pas aller à l’école. En fait, si. En classe, ça va. Mais dans la cour, c’est pénible. Tout le monde crie, court et me bouscule sans me voir. Je suis dans la même école que ma sœur Léa. Elle, en CM2. Moi, en CE2. Avant, quand je me faisais attaquer, j’allais la trouver et elle me défendait. Maintenant, elle ne veut plus. Elle me dit : « Fiche-moi la paix. Tu n’as plus besoin de moi. Tu peux te débrouiller toute seule. Va-t’en. Ne reste pas dans mes pattes. » Je crois qu’elle-même a des ennuis avec une certaine Capucine. Capucine, c’est la terreur de l’école. Elle porte très mal son prénom. Capucine, ça fait penser à une jolie fleur ; alors que la Capucine de l’école, elle ne fait que respirer la méchanceté dans la cour. Je l’ai surnommée Cruella, comme la méchante dans Les 101 dalmatiens. Capucine, elle a toujours un regard noir, comme si ses yeux allaient vous lancer des balles de revolver. Rien que de la croiser, mon sang se glace dans mes veines. Alors, j’évite de l’approcher. Il
paraît même que certains garçons de sa classe en ont peur. Cruella est toujours accompagnée de celles que j’appelle « ses sergentes », deux filles à ses ordres, à qui elle fait faire tout ce qu’elle veut, surtout les sales besognes. Notamment aller embêter les plus petites. Un jour, elles m’ont écrasé le nez contre un arbre. Comme ça, sans raison. Un pari ? Un ordre ? Un « t’es pas cap ! » ? Je ne l’ai jamais su mais, depuis, je ne suis pas tranquille. J’ai toujours peur qu’elles recommencent. Cruella, personne ne l’aime et presque tout le monde la craint. Moi, à cause de ma timidité, je n’ai que deux copines. Mais cela m’est égal de ne pas être la « célébrité » de l’école. Je préfère être appréciée par deux personnes que détestée par deux cents.
2 L’envol du papillon Heureusement, le week-end, je me réfugie dans ma série favorite. En aucun cas je ne voudrais manquer un épisode de L’envol du papillon. C’est un vieux feuilleton que ma mère regardait déjà quand elle était petite. C’est elle qui me l’a fait découvrir. Il est en noir et blanc. Il est lent. Il y a une seule action par épisode. Et alors ? Mes copines disent que je suis idiote de regarder un vieux truc comme ça, qu’il existe des dessins animés beaucoup plus marrants et plus dynamiques sur les autres chaînes. Je le sais mais ça m’est égal. C’est cette série que j’aime. « Je ne suis plus la chrysalide que tu as connue,c’est certain. Grâce à toi, j’ai amorcé ma mue. Je sors enfin de mon écrin… » Je m’emmitoufle dans son ambiance douce et je baigne dans un monde où tous les problèmes trouvent leur solution. Durant une demi-heure, je vis dans la peau de quelqu’un d’autre, dans un monde rempli d’espoir.
Je connais les paroles du générique par cœur : « Dans mon enveloppe, à l’étroit, je n’attendais que toi et ta promesse de jours meilleurs, rêver, butiner les fleurs. Tu me donnes la force de défriper mes ailes. Tu es celle qui demain me donnera la main. » La musique est magnifique. Quand je fredonne la chanson, j’en ai la chair de poule. J’en pleurerais presque d’émotion. Si on chante avec la voix haut perchée, c’est encore plus beau. Léa ronchonne : « Louise, arrête de chanter cette chanson débile toute la journée. Après, elle me trotte dans la tête et je ne peux plus m’en débarrasser. » C’est vrai, parfois, je surprends Léa en train de siffloter ce refrain sans même s’en rendre compte.
Je ne sais pas pourquoi j’aime tellement ce feuilleton. Le héros, Sylvain, m’émeut à un point… Il est petit et fragile. Comme moi. Il est vif et intrépide. Comme je voudrais être. Hélas, moi, je suis seulement timide et peureuse. J’aimerais trouver la force de me dépasser, de sortir de ma chrysalide et de devenir un magnifique papillon plein d’entrain, comme ils disent dans le feuilleton. Ne plus être une chenille marronnasse et rampante mais devenir belle et voler sans qu’aucun obstacle ne puisse m’arrêter. Dans les airs, plus rien ne me ferait peur. Alors que, dans la vraie vie, j’ai besoin que l’on me rassure, que l’on me protège, que l’on me câline. Maman et Papa affirment que je suis trop grande maintenant, qu’il faut que j’aille « affronter la vie ». Trop grande ? À huit ans, on n’est pas trop grande ! Papa me répète souvent qu’il a peur pour moi, parce que je ne sais pas me défendre. Il pense que je vais me faire « avoir » par tout le monde, qu’il faudrait que j’apprenne à rendre les coups au lieu de les recevoir sans rien dire. Je crois qu’il aurait aimé avoir un fils. Au lieu de cela, il a eu deux filles.
3 Le pull angora de Maman Hélas, le lundi, il faut retourner à l’école. Avec la peur de croiser la terrible Capucine-Cruella. Manque de chance, cette année, Cruella est dans la même classe que Léa. Je suis persuadée qu’elle lui en fait voir de toutes les couleurs, même si Léa n’en parle jamais. Parfois, j’entends ma sœur pleurer dans sa chambre mais jamais elle ne se plaint auprès des parents. Un jour, Léa a emprunté un pull de Maman sans le lui dire. Il était un peu grand pour elle mais c’était vraiment un pull magnifique. En laine angora. Elle l’a ôté pour le cours d’EPS. À la fin, quand elle a voulu se rhabiller, elle n’a plus trouvé le pull. Ou plutôt si, elle l’a retrouvé, mais sur le dos de Capucine qui la défiait avec son regard provocateur : « Maintenant, qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas oser me demander de te redonner ton pull ou tu as trop peur de t’en prendre une ? » Léa, terrorisée, n’avait pas osé lui réclamer le pull de Maman !
Comme, deux jours plus tard, Capucine s’était pavanée dans la cour avec le pull angora sur le dos, Léa avait pris son courage à deux mains et était allée la voir. – Rends-moi mon pull ! – Quel pull ? avait demandé Cruella, sur un ton faussement surpris. – Celui que tu as sur toi. – Mais c’est le mien. Tu vois bien qu’il est sur mon dos ! – Tu sais très bien que tu me l’as volé, s’était énervée Léa. – Et bien, prouve-le, avait ricané Cruella. Y a ton nom écrit dessus ? Les deux sergentes avaient eu un rire sarcastique qui avait ôté à Léa tout cou- rage. À regret, Léa avait laissé tomber. Alors même mes problèmes de nez contre les arbres, Léa n’a pas le cœur à s’en préoccuper.
4 Queen Cap Comme à l’accoutumée, pour la récréation, je me suis installée à la limite du préau. À cet endroit-là, je me sens à l’abri. Je suis dans un petit coin, loin de ceux qui courent dans tous les sens. Loin de l’arbre « écrase-nez ». Et surtout devant la salle des maîtresses et des maîtres. Ils gardent un œil sur moi et je peux les solliciter rapidement en cas de besoin. Je joue tranquillement aux billes avec mes deux copines, Yamini et Fadila, quand soudain Yamini s’exclame : – Tiens, voilà les deux sergentes. Je relève la tête et j’aperçois effectivement les deux âmes damnées de Cruella. C’est étrange qu’elles soient là… Ce n’est pas leur terrain de jeu habituel. D’ordinaire, elles vont enquiquiner les garçons de CE1 qui jouent sur la parcelle d’herbe à l’autre bout de la cour. Pourvu qu’elles nous fichent la paix, c’est tout ce que je demande. Mais… on dirait bien que c’est vers nous qu’elles se dirigent. L’une des deux nous désigne même du doigt. Je me mets à trembler.