Extrait du livre L'odysée d'Ukiak
L'odyssée d'Ukiak de Marie-Hélène Lafond et Jade Bréchet aux éditions ZTL
L'odyssée d'Ukiak
Prologue C’est l’heure. Je le sens au plus profond de moi. Je suis couché juste contre l’âtre. Le feu ronflant arrive à peine à réchauffer mes vieux os, mais au moins ils ne me font plus souffrir. Dans ma courte existence, j’ai connu de bons moments, et des mauvais aussi. Dans l’ensemble, j’ai eu une belle vie. Je ne regrette rien. Enfin, pas tout à fait. Je regrette les courses endiablées dans la neige. Rien ne pourra remplacer cette sensation de puissance quand je menais le traîneau, imperturbable. J’adorais les bruits feutrés, les premiers flocons qui chatouillaient mon museau, le moelleux de la poudreuse sous mes pattes. Même au plus fort de la tempête, j’aimais
les rafales de grésil* cinglantes, le froid, le vent glacial ; la couche de neige était si profonde que je m’y enfonçais jusqu’au ventre, m’obligeant à avancer par bonds... Je ne regrette pas le sifflement des bombes au-dessus de nos têtes, les cris des mushers affolés, et encore moins le bruit des obus qui explosaient tout autour de nous. Je ne souhaite plus me rappeler l’odeur de la poudre, de la peur, de la mort. Les hommes parlent souvent d’un endroit horrible qu’ils appellent l’enfer et je suis certain que nous y étions. Je repense à tous mes compagnons d’aventure qui ne sont pas revenus : Durst et Anoky, mes swing dogs, Chanouk le malamute, mon compagnon d’infortune lors de la traversée du grand océan. Et aussi, Dubby, Sam, Will... Il y en a tant eu que je n’arrive plus à me rappeler chacun d'entre eux. *Grésil : averse de minuscules grains de glace ou de neige fondue. Au plus loin de mes souvenirs, il y a aussi Amaquq, mon premier maître inuk, celui qui m’a tout appris. La neige, la toundra, mais surtout l’endurance, la discipline et la force pour devenir un bon chien de tête. Jeannette est là. Elle s’est assise à côté de moi et a posé délicatement ma tête sur ses genoux. Sans dire un mot. Il n’y a d’ailleurs jamais eu besoin de beaucoup de mots entre nous. Que j’ai aimé, non, que j’aime cette enfant qui menait son monde par le bout du nez. Et moi par le bout de mon museau... Je lui suis si reconnaissant pour tous ces instants magiques et cette grande complicité qui nous lie tous les deux. Maintenant, je peux partir serein...
Présentation - Les chiens : Ukiak : malamute chien de tête, narrateur de l'histoire. Sam et Will : malamutes originaires du même village qu’Ukiak. Chanouk : grand malamute à tête toute noire. Durst, Anoky, Woody, Max, Loupot, Duddy, Prince : chiens inuits canadiens, compagnons de traîneau. Snow : grand chien blanc, compagnon de voyage d’Ukiak. Spot* : chien de tête appartenant à George, fils de Scotty Allan. Spat* : grand chien fauve, appartenant au père Joseph Bernard, Jésuite** reparti en France au début de la guerre. - Les hommes : Amaguq : maître inuk d’Ukiak en Alaska. Scotty Allan * : célèbre musher américain d'origine écossaise. Billy : soigneur canadien d’Ukiak lors de l’expédition. Germain : musher et maître français d’Ukiak. Bazile : musher français * Personnages ayant réellement existé. ** Jésuite : ordre religieux de l’église catholique qui date du XVIe siècle
Définitions utiles Musher : conducteur de traîneau tiré par des chiens. Leaders ou « chiens de tête : chiens qui donnent le rythme aux autres chiens et sont des meneurs. Ils sont intelligents et à l’écoute. Ils doivent exécuter rapidement les ordres du musher. Swing dogs : chiens qui se positionnent juste derrière les leaders qu’ils épaulent et qu’ils écoutent. Ils sont d’une aide précieuse dans les situations difficiles.
Team dogs : au nombre de deux ou quatre suivant les cas, ces chiens constituent le plus gros de l’attelage. Ils permettent d’avoir un rythme régulier. Wheel dogs : chiens placés juste devant le traîneau. Ils sont les plus puissants et ont la charge de faire décoller le traîneau. Malamute : chien de traîneau originaire de l’Alaska. Son nom vient des Mahlemiut, une tribu d’Esquimaux qui habitait le Golfe de Kotzebue à l’ouest de l’Alaska. Surnommé « la locomotive des neiges », le malamute est le plus puissant et le plus endurant des chiens de traîneau. Il est peut-être le premier chien indigène d’Amérique du Nord. Chien inuit canadien ou chien esquimau canadien : l’une des cinq races de chiens de traîneau présentes au Canada. Dans le dialecte inuktitut, on l’appelle qimmiq ou kimmik. Sonpelage varie entre le roux, le blanc, le gris, le noir et le brun, et peut présenter un mélange de ces couleurs. Inuk : autrefois appelés Esquimaux, les Inuits sont les habitants autochtones de l'Arctique nord-américain, jusqu’au Groenland. Le mot « inuit » signifie « peuple » en inuktitut , la langue inuite. Le singulier d' Inuit est Inuk ; s’ils sont deux, on dira Inuuk.
Septembre 1915 De Nome à Vancouver Rassemblement Voilà deux jours que nous sommes partis, Will, Sam et moi, menés par Amaguq*, le fils du chef du village. Bien que je préfère, et de loin, courir dans la neige en hiver, la toundra en automne, ce n’est pas si mal. Il émane de cet endroit des senteurs enivrantes, mélange subtil de terre humide, de mousse et de baies trop mûres. Et lorsqu’il nous faut traverser quelques cours d’eau ou marécages, je suis le plus heureux des chiens. * Amaguq : « père loup » en inuktitut, l’un des quatre grands ensembles dialectaux de la langue inuit.
Ah ! Quel bonheur que de sentir l’eau gicler sous mes pattes, que d’entendre ce splash, splash joyeux. Au bout de ma longe, je cours, je trace ma route, calme et serein. À aucun moment je ne me laisse distraire ni par les effluves d’un renard passé par là quelques heures plus tôt ni par la fuite de quelques rongeurs affolés. Je me conduis en véritable chien de tête, comme on me l’a appris. Je m’appelle Ukiak*, je suis un malamute d’Alaska. Je viens d’avoir trois ans. Nous voici arrivés à Nome**. J’y suis déjà venu, en hiver, quand tout était recouvert d’une épaisse couche de neige. Un vent glacial soufflait avec rage. Les rues étaient quasi désertes. C’était la première fois que j’étais le leader d’un attelage. En cette fin d’après-midi, * Ukiak : « automne » en inuktitut . ** Nome : ville située au bord de la mer de Béring à l’extrême pointe ouest de l’Alaska, 49e état des États-Unis. De 1900 à 1909, la population, estimée à 20 000 habitants, fait de Nome la plus grande ville de l’Alaska à cette époque la ville est complètement différente. La boue a remplacé la neige et les hommes sont partout. Je n’en ai jamais vu autant en même temps. Souvent, ils s’arrêtent pour nous regarder passer. Il faut dire que trois robustes malamutes marchant docilement aux ordres d’un Inuit, même ici, ça ne passe pas inaperçu. De temps à autre, un groupe d’enfants nous suit en courant, trop craintifs cependant pour s’approcher de près. Amaguq nous mène jusqu’à la sortie de la ville. J’ai senti leur présence bien avant de les voir. Cette sensation, cette certitude de la chose, de son existence, voilà ce que nous avons de plus que les humains. Je perçois leur nervosité, et même de la peur pour certains. Mais au grand jamais, je ne me serais attendu à un tel spectacle.
Dans un immense chenil à ciel ouvert, attachés à des piquets bien espacés, des chiens, des chiens, des chiens. À perte de vue. Comment aurais-je pu imaginer qu’il en existait autant* ? Au village je les connais tous, mon équipage comme la dizaine d’autres. Mais ici, ils sont si nombreux à tourner autour de leur attache, à aboyer et à gémir, que cela me donne le tournis. On a accroché une chaîne à mon collier et bientôt, je me retrouve moi aussi attaché à un piquet, tout comme Sam et Will un peu plus loin, mais pas assez près, hélas, pour que je puisse les approcher. La nuit vient de tomber. Quelques-uns de mes compagnons se mettent à hurler à la lune. Nous sommes si loin de chez nous. Bientôt, des hommes passent entre les rangées et tentent de nous réconforter. Mais nous sommes si * Exactement 106 chiens de tête, aussi appelés leaders, jeunes, doux et prêts à être attelés, sont achetés dans les villages esquimaux dans un rayon de 20 à 50 km autour de Nome, avec tout l’équipement nécessaire : huit traîneaux en bois d’hickory, très léger et résistant, harnais et deux tonnes de saumon séché. nombreux qu’une fois arrivés au dernier, il leur faut tout recommencer. Le mélange de toutes nos odeurs affole mes sens. Je choisis de me coucher près de mon piquet et d’attendre la suite, en essayant d’ignorer mon angoisse. Alors qu’un calme tout relatif règne enfin, une nouvelle arrivée provoque une grande effervescence dans le chenil. Beaucoup parmi nous l’ont déjà rencontré. C’est Scotty Allan, le plus célèbre des mushers d’Alaska. Une célébrité, que dis-je, une légende ! Il amène avec lui vingt-huit malamutes. Ce sont tous des descendants de Baldy, qui l’a aidé à gagner l’Alaska Sweepstake Race , la grande course de traîneaux. Il y a aussi Spot, appartenant à son fils George, qui commence à avoir une belle réputation de leader parmi nous. Je me relève d’un bond. Serions-nous tous rassembles
ici pour participer à une course ? J’en frétille d’excitation. Je m’imagine déjà à la tête d’un traîneau et gagnant la course dans des conditions catastrophiques... Mais à peine cette pensée effleure-t-elle mon esprit que je réalise qu’il n’y a pas de neige. Je n’y comprends plus rien. Les nouveaux arrivants sont attachés comme nous à des piquets, à quelques mètres de moi. Parmi eux, il y a un chien fauve beaucoup plus grand que les autres. Je le reconnais aussitôt : c’est Spat. Avec son maître, le père Joseph Bernard, il a passé quelque temps dans mon village, au début de l’été. D’un jappement, je lui signale ma présence. Spat se tourne et répond de la même façon, me signifiant ainsi qu’il m’a lui aussi reconnu. Juste à côté de lui, un impressionnant malamute à la tête toute noire. Malgré son air féroce, il semble tout apeuré. J’apprendrai plus tard qu’il se nomme Chanouk. Un silence respectueux s’installe progressivement dans le chenil. Scotty, accompagné de quelques soigneurs, prend le temps de s’intéresser à chacun d’entre nous. Il nous cajole par des paroles et des caresses, tout en nous examinant minutieusement. Je les entends discuter à quelques pas. Au ton de sa voix, je sais que Scotty est très satisfait. Mais je ne comprends pas de quoi ils parlent ; beaucoup de mots me sont inconnus : bateau, train, océan, guerre... Traversée de Nome Au petit matin, c’est le branle-bas de combat. Chacun à notre tour, nous sommes emmenés hors du chenil pour être attelés, deux par deux, à une longue ligne centrale, elle-même accrochée à un énorme chariot. En tête, ils ont harnaché les vingt-huit compagnons de Spot. Juste devant moi, il y a Spat et, sur mon flanc























