Extrait du livre La fée de la forêt oubliée
La fée de la Forêt Oubliée de Lenia Major et Maïté Schmitt chez MAGE Editions
La fée de la Forêt Oubliée
Chapitre 1 La Forêt Oubliée Il y a très longtemps, dans une forêt oubliée, vivaient deux peuples : les fées et les farfadets. Bien que leurs villages soient voisins, ils ne se supportaient pas. Les fées, qui habitaient de jolies cabanes cachées dans les feuilles des grands arbres, ne se déplaçaient qu’en volant et disaient : — Ces farfadets, pouah ! Quels rustauds, lourdauds, patauds ! Ils se déplacent sur le sol, comme des bousiers. Ils marchent dans la boue, vivent dans la boue, ramassent des plantes dans
la boue. Lorsqu’ils parlent, les sons qu’ils produisent sont si laids qu’on dirait qu’ils mâchent de la boue. Aucune classe, aucune élégance, aucune magie. Pouah ! Les farfadets, qui habitaient de jolies et confortables maisonnettes, à l’abri des branches des chênes, disaient : — Ces fées, pouah ! Quelles prétentieuses ! Toujours dans les airs à voleter au-dessus de tout le monde. Toujours à pousser des petits cris, à chanter sur un ton aigu qui défrise les champignons. Lorsqu’elles volent les fleurs pour s’en faire des colliers, elles nous empêchent d’en récolter les précieux fruits. Des chochottes, des bêcheuses, des vraies chipies. Pouah ! Entre les fées et les farfadets, quelle discorde ! Ils n’étaient d’accord que sur une chose : POUAH ! Parmi les fées, il y avait Iria. Elle était particulièrement belle, élégante et agile. Elle aimait exécuter des figures compliquées dans le soleil levant ou capter les rayons du soleil couchant pour faire miroiter ses ailes. Mais elle aimait aussi survoler le village des farfadets et se moquer de leur allure maladroite.
« Patapouf ! Gros patapouf ! Dans la vase, tu as fait plouf ! Bêta ! Gros bêta ! Te voilà tout cracra ! » chantait-elle. Elle était belle, élégante, agile, certes… mais pas très gentille. Les farfadets, habitués, poursuivaient leurs tâches en haussant les épaules. Parmi les farfadets, il y avait Bolet. Il avait les cheveux roux, des joues rondes, un sourire avenant. Il n’aimait rien tant que récolter l’ail des ours au printemps, et les trompettes de la mort en hiver. Il adorait jouer à cache-cache avec les lièvres et faire BOUH aux taupes quand elles pointaient le nez hors de leur tunnel. Quand les fées passaient au-dessus de sa tête, il répondait : « Chipie, chipie, viens donc par ici ! Un bain dans la boue te rendra polie ! » Bref, dans la Forêt Oubliée, il y avait en haut les fées, en bas les farfadets, et personne ne pouvait les réconcilier. Seulement, ils ne se doutaient pas qu’un événement allait bientôt bouleverser leurs vies à tous. Chapitre 2 La chute C'était un soir d’été. Toute la journée, il avait fait une chaleur écrasante sur la forêt. Les fées et les farfadets étaient demeurés à l’ombre des branchages. Enfin, le soir, une brise rafraîchissante se leva. Elle enfla en quelques minutes, provoquant des tourbillons de feuilles et des craquements de branches. — Allez, les amies, sortons ! lança Iria. De l’air chaud, un peu de vent, ce sont les conditions parfaites pour réussir les pirouettes et les toupies. — Je n’aime pas la couleur du ciel, et ces bourrasques ne me disent rien qui vaille, répondit Breena, la doyenne des fées, en jetant un coup d’œil entre les feuilles argentées. Restons plutôt à l’intérieur. Nous allons broder nos voiles pour le bal de l’équinoxe. Mais Iria n’avait pas envie de broder, elle avait envie de voler. Elle voulait agiter ses ailes, pas une aiguille !
Elle décida de ne pas écouter Breena et décolla avec l’intention de faire pâlir de jalousie la colonie entière avec des figures époustouflantes. Pendant quelques minutes, elle voleta et tournoya, avec une grâce sans pareille. Soudain, une lumière éblouissante l’aveugla : précédant un coup de tonnerre, l’éclair venait de frapper. Iria tomba au sol. Ses amies poussèrent des cris affolés et s’empressèrent autour d’elle. Sous les gouttes qui commençaient à tomber, elles soulevèrent la fée évanouie et la portèrent sur son lit de plumes.
Quand Iria ouvrit les yeux, l’air peiné de ses compagnes l’inquiéta. Elle bougea les bras, les jambes, tâta son crâne. — Quittez donc ces mines sombres ! Je n’ai rien de cassé ! Tu avais raison, Breena, je n’aurais pas dû sortir par ce temps. J’en suis quitte pour quelques bleus, soupira-t-elle en basculant ses jambes hors du lit. C’est à cet instant qu’elle réalisa qu’il y avait quelque chose de bizarre. Elle se sentait à la fois plus légère et plus lourde. Elle tourna vivement la tête. Rien ! Il n’y avait plus rien dans son dos. Plus la moindre trace de ses ailes diaphanes ! L’éclair les avait brûlées. La fée comprit qu’elle était désormais clouée au lit : aucune d’entre elles n’avait jamais su se déplacer autrement qu’en volant. Un cri déchirant s’échappa alors de sa gorge, accompagné par les sinistres lamentations du vent. Les premiers temps, les fées furent aux petits soins pour Iria, qui ne quittait plus sa chambre. Une amie lui apportait des grains de pollen, du nectar de fleur ou une coupe de rosée fraîche. Un petit groupe s’installait à ses côtés pour papoter, raconter les dernières moqueries contre les farfadets, ou encore broder en chantonnant. Mais Iria regardait souvent vers l’extérieur, sans répondre, et goûtait à peine du bout des lèvres les délicieux mets récoltés pour elle. Elle pâlissait chaque jour davantage, si bien que son aura lumineuse était réduite à une vague lueur jaunâtre. Toute la journée, elle restait allongée sans parler, ni rire, ni chanter, ni émettre le moindre son hormis quelques soupirs déchirants. Sa compagnie était si déprimante qu’au fil des jours, les fées vinrent de moins en moins souvent à son chevet. Iria passait désormais des heures seule, à contempler le ciel avec chagrin et envie. Dehors, les branches bruissaient des rires et des cris de joie de ses amies qui préparaient activement le bal de l’équinoxe.
Chapitre 3 Le bal de l’équinoxe Enfin, c’était le grand soir ! Chaque fée, parée de sa nouvelle robe, était prête à s’envoler vers la Clairière aux Lucioles. Alors qu’elles allaient partir, l’une d’elles s’écria : — On a oublié Iria ! Honteuses, elles s’empressèrent de se rendre dans sa chambre. Elles échangèrent des coups d’œil embarrassés et tentèrent de cacher des moues dégoûtées quand elles découvrirent que leur amie n’était ni habillée ni parée, et pas du tout coiffée. Certaines songèrent qu’il valait sans doute mieux la laisser là, car elle n’était pas très présentable. Mais Breena, qui lisait très bien sur les visages, fronça les sourcils. Elle passa rapidement un peigne en écailles dans les cheveux d’Iria, indifférente, et y posa un diadème avant de déclarer : — Iria, nous partons pour le bal de l’équinoxe. Toi aussi ! Le bal ne peut avoir lieu que lorsque toutes les fées sont réunies. Slya et Perla te soutiendront. Nous te trouverons un endroit douillet, tu pourras écouter la musique, regarder le ballet des lucioles et le feu d’artifice. Je suis sûre que tu t’amuseras ! La jeune fée garda les yeux baissés et ne répondit pas. D’un mouvement du menton, Breena invita Slya et Perla à lui obéir. Celles-ci se postèrent de chaque côté d’Iria. Elles n’eurent aucun mal à la soulever, car elle était devenue presque aussi diaphane que ses ailes disparues. Dans la lumière déclinante, le joyeux groupe voleta entre les arbres en direction de la clairière, chantant déjà quelques romances pour se chauffer la voix.
— Là, tu seras bien, dit Breena en avisant une souche où poussaient quelques plaques de mousse moelleuse. Tu verras tout et tu pourras chanter avec nous. Tu vas passer un bon moment ! Iria se laissa déposer sans réagir et son regard se perdit dans les frondaisons. — Appelle, si tu as besoin de quelque chose ! On viendra près de toi. D’ailleurs, hors de question d’exécuter la ronde d’automne sans toi, n’est-ce pas les filles ? demanda Slya. Tu danseras avec nous, promis juré ! — Bien sûr ! Bien sûr ! répondirent les autres en chœur, leurs ailes déjà frémissantes à l’idée de cette nuit réservée à la danse. Quelques larmes glissèrent sur les joues d’Iria, quand elle vit à quel point ses gracieuses compagnes s’amusaient dans le ciel qui lui était désormais interdit. Puis, bercée par le chagrin, le balancement des feuillages et la musique, elle finit par s’endormir. Lorsqu’elle s’éveilla, quelques heures plus tard, la lumière de l’aube filtrait entre les branches. Elle frissonna, se redressa légèrement et regarda autour d’elle.
Seule. Elle était seule ! Ses compagnes l’avaient oubliée à la fin de la fête. Elles avaient abandonné leur fardeau. À même le sol, elle était désormais à la merci des animaux sauvages ! Un craquement retentit dans un buisson sur sa gauche. Ils arrivaient pour la dévorer et personne ne pourrait la sauver ! Il y eut comme un grognement sourd. Iria poussa un cri de terreur. Chapitre 4 La rencontre — Nom d’un scarabée, qu’est-ce qui braille comme ça ? sursauta Bolet. Il faillit en lâcher la serpette qui lui servait à cueillir le houx dont sa grand-mère avait besoin pour sa tisane d’hiver.





















