Extrait du livre Le Sanctuaire de Nienor
Le Sanctuaire de Nienor - Les arènes de Kharidja de Lenia Major et Artemisia chez MAGE Editions
Le Sanctuaire de Nienor - Les arènes de Kharidja
Chapitre 1 La princesse Nienor d’Elmerodd regardait approcher le port de Kharidja à la proue du bateau de son ami, le capitaine Colson. Des murailles ocre, flanquées de tours carrées ocre, surplombant des quais ocre. Derrière la ville et son oasis luxuriante, le désert s’étalait à perte de vue. Un désert au sable ocre ! — C’est différent de ton île, n’est-ce pas ? Rien à voir avec les plages découpées dans les criques boisées de Saline. Colson avait rejoint la jeune fille en silence. Un sourire sur les lèvres, elle hocha la tête. — C’est très dépaysant. Cette architecture, ces couleurs... Même les bateaux n’ont rien à voir avec les nôtres.
— Il y en a pourtant qui accostent régulièrement au port de Gemme, rétorqua Colson. — Bien sûr, mais un seul au milieu de toutes nos barques de pêche ou des trois-mâts qui font escale, ce n’est pas comme un port rempli de tous ces... boutres, c’est bien ça ? — Où ça, des loutres ? Brin, le jeune garçon qui aidait Nienor dans son sanctuaire pour animaux menacés installé sur les hauteurs de l’île Saline, était lui aussi du voyage. Il s’était approché et se penchait maintenant par-dessus le bastingage pour tenter d’apercevoir les loutres, ce qui déclencha l’hilarité de ses compagnons. — Pas les loutres, les boutres, le reprit le marin. C’est le terme qui désigne la plupart des bateaux de Ouedmessia et d’Al-Hardaïa. Mais tu peux voir qu’il en existe de différentes tailles et formes. Colson pointa l’index vers la droite du port. — Le plus grand, là-bas, est un baggala, il a la poupe carrée ; il est destiné à transporter les plus lourdes marchandises. Le troisième sur sa gauche, à la coque gris foncé, est un sambouk ; il sert aux pêcheurs de perles, car il est assez fin pour circuler entre les écueils où ils cherchent les huîtres. Les trois à voiles bleues amarrés côte à côte sont des jaliboots ; ce sont de grosses barques de pêche, assez semblables à celles de Saline. Colson pivota et, d’un coup de menton, indiqua à Brin et Nienor un navire à la poupe pointue. Sa coque, ses deux mâts et ses voiles trapézoïdales étaient teints d’un violet sombre et menaçant qui le faisait ressortir sur la pierre jaune. Lorsqu’il entreprit de le décrire, Colson releva la bouche en un rictus méprisant. — Celui-ci est un zaroug. Il est taillé pour la course. C’est le plus rapide de tous, ce qui en fait le navire de choix pour les pirates et les contrebandiers en tous genres. Tiens-t’en éloigné, ils ne trafiquent pas que des marchandises, gronda le capitaine. Nienor fronça les sourcils et posa instinctivement une main protectrice sur l’épaule de Brin. — Qu’est-ce qu’ils trafiquent alors ? interrogea naïvement celui-ci. Des animaux ? — Et des hommes. Des esclaves, précisa Colso. Le garçon écarquilla les yeux et répéta en soufflant. — Des esclaves... comme dans les contes. — Toutes les contrées ne sont pas Elmerodd, lui répondit Nienor. Chez nous, tous les hommes naissent libres : un homme ne peut en posséder un autre. Dans
d’autres endroits du monde, des peuples se font la guerre et emportent comme butin hommes, femmes et enfants pour les revendre, chez eux, sur les marchés. Comme on vend des vaches ou des lapins, ils vendent des humains. — Et personne ne les en empêche, comme tu fais toi avec les animaux dans le Sanctuaire ? s’offusqua le Gemmien. Colson lui ébouriffa les cheveux avec un sourire triste. — Mon pauvre Brin, si tu trouves le moyen de faire cesser les guerres et d’anéantir la cruauté humaine, le monde t’en sera éternellement reconnaissant. Et à titre personnel, je propose que tu en deviennes le souverain. En attendant, le seul moyen de lutter est de ne pas acheter d’esclave dans les pays qui autorisent ces ventes. — C’est pas terrible... — Dans tous les cas, insista la princesse, tu écoutes Colson : tu ne t’approches pas de ce bateau de mauvais augure. D’ailleurs, ne t’éloigne pas de moi. Si tu te perds, tu ne connais pas la ville et tu ne parles pas le ouedmessii. — Oui, mais j’ai un nez ! Je reniflerai les odeurs de sel et de poisson, je retrouverai bien le port. Même, je monterai en haut de l’une de ces grandes maisons et je verrai la mer. — Avant de rentrer chez les gens pour y faire de l’escalade, le mieux c’est que tu demandes le minarou, intervint Colson, faisant rouler le r et avalant le a. Ça veut dire « port ». Attention, ne confonds pas avec mrin hamarou, qui veut dire « tête d’âne ». Bien sûr, la tentation était trop forte et Brin se mit à chanter à tue-tête « Mrin hamarou », faisant se retourner les marins de l’Écrevisse. — Chut ! lui intima Nienor en posant une main sur ses lèvres. On approche du quai, tu veux déjà nous attirer des ennuis ? Qu’est-ce qui m’a pris de céder quand tu m’as supplié de t’emmener à Kharidja ? Colson, pourquoi tu n’as pas refusé de le prendre à bord ? Et pourquoi tu lui apprends des insultes ? Le capitaine ouvrit la bouche, stupéfait. — Non, mais tu exagères ! Lorsque je t’ai signalé qu’un marchand proposait un couple d’aigles de la mer de Souss, c’est toi qui as insisté pour venir les examiner en personne. Et quand tu as précisé que notre jeune
ami ici présent t’accompagnerait, tu ne m’as pas fait de grands signes ni le moindre clin d’œil. Nienor joignit les mains devant son visage et l’inclina en signe de contrition. — C’est vrai, tu as totalement raison. J’étais si enthousiaste à l’idée de quitter l’île quelques jours et de découvrir Ouedmessia que je n’ai pas eu le cœur de le lui refuser. Quand mon père est venu ici, j’avais 8 ou 9 ans. Il n’a pas voulu m’emmener. Un voyage trop long, une culture différente, j’étais une fille, il venait avec ses ministres et quelques chevaliers. Imagine le fossé entre Elmerodd, ses pâturages, ses maisons à colombages, sa pluie... et les sables chauds de Ouedmessia. — C’est sûr que les chameaux et les gazelles que l’on croise dans les dunes ne ressemblent pas beaucoup aux vaches et aux cochons de ton royaume. Nienor posa une main sur le bras de Colson. — Je te remercie encore de m’avoir emmenée à Kharidja et d’avoir convaincu le marchand de garder ce couple d’aigles. Ils sont tellement rares ! Je veux m’assurer qu’il n’essaie pas de nous berner et n’a pas bleui les plumes d’aigles de montagne par je ne sais quelle teinture. Si ce sont bien des aigles de Souss, un mâle et une femelle, une magnifique volière les attend au Sanctuaire. Ils pourront s’y reproduire et peut-être pourrons-nous éviter que la race s’éteigne. Je bous d’impatience de les voir depuis que tu m’en as parlé. Trois ans auparavant, la princesse Nienor avait convaincu son père, le roi Gaufrid d’Elmerodd, de lui céder une immense propriété familiale, située sur l’île Saline, au-dessus du port de Gemme. Avec l’aide de quelques soldats volontaires, puis d’habitants de l’île comme le jeune Brin, elle avait petit à petit transformé la montagne en sanctuaire pour les animaux en voie d’extinction, blessés ou maltraités. Transportant des marchandises à bord de l’Écrevisse, son ami Colson gardait toujours un œil ouvert. Sur les marchés des ports, on trouvait de tout et parfois des spécimens de la faune locale qu’il ramenait à Nienor. Lors de son dernier passage, il avait rapporté un lainross amaigri à Saline. Comble de malheur, des braconniers l’avaient laissé pour mort en lui tranchant la corne, dans les écuries mêmes de Gemme. Le capitaine espérait que, cette fois, il n’y aurait ni mort ni blessé. Il ne s’agissait que de se rendre chez le marchand d’oiseaux de Kharidja. Celui-ci était gourmand.
très gourmand même, et Colson n’était pas sûr de lui. Il avait parlé des aigles étranges à la princesse et lui avait proposé de traverser en sa compagnie la mer Ocine pour les voir. Elle pourrait aussi négocier leur prix faramineux avec celui qui les détenait dans deux petites cages. L’Écrevisse se fraya un chemin entre les barques, les voiles furent affalées et le bateau glissa gentiment le long d’un quai. La corde lancée fut aussitôt enroulée autour d’un bollard par l’un des nombreux porteurs qui attendaient du travail. Colson donna ses ordres à l’équipage avant qu’une passerelle ne leur permette de descendre : — J’accompagne la princesse au souk et je vais prévenir Nadim Bakr que nous sommes arrivés. Je serai de retour dans deux heures au plus. Vous restez à bord, je ne veux aucun d’entre vous dans la médina. Ne laissez grimper personne ! Soyez vigilants, la cargaison est précieuse. Vous pouvez monter le camphre et les ballots de soie sur le pont. L’ambre reste dans ma cabine. Vous aurez quartier libre ce soir, quand la marchandise aura été remise à Bakr... et payée ! Les hommes acquiescèrent. Nienor n’était pas mécontente de poser les pieds sur un sol stable. Même si elle ne souffrait pas du mal de mer, l’eau n’était pas son élément favori. Elle préférait la terre, la boue, voire le fumier de ses protégés, l’odeur des arbres ou de la pluie chaude sur les pins de Gemme.
Chapitre 2 Colson prit le bras de Nienor pour slalomer entre les porteurs, les pêcheurs, les gamins et les femmes vêtues de longues robes colorées cousues de centaines, parfois de milliers, de perles scintillantes. Sans nul doute, plus la robe brillait, plus celle qui la portait était riche. Tout était bruyant, assourdissant presque, mais Nienor apprécia la vie et l’énergie qui se dégageaient de Kharidja. Brin ouvrait de grands yeux et tournait la tête comme un lézard en alerte, ébahi par l’activité alentour. Salivant, ils suivirent une charrette débordant de fraises presque aussi grosses que le poing, avant de pénétrer dans le dédale de rues bordées de maisons.
























