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Le musée des générosités

Le musée des générosités

6-8 ans - 25 pages, 3519 mots | 27 minutes de lecture
© Éditions du Pourquoi pas, 2025, pour la 1ère édition - tous droits réservés

Le musée des générosités

6-8 ans - 27 minutes

Le musée des générosités

Un jour, Suzie passe devant Idris qui mendie et qui a froid. Elle lui donne discrètement son gilet. Bien des années plus tard, Suzie et Idris, grands ados, se retrouveront de manière improbable dans un musée. « Le musée des générosités » met en lumière la puissance de tous ces actes bienveillants, invisibles et gratuits qui, tous les jours, créent de la fraternité. Un petit cahier d’images est placé avant l’épilogue pour que le lecteur « avance seul » dans le temps.

"Le musée des générosités" vous est proposé à la lecture version illustrée, ou à écouter en version audio racontée par des conteurs et conteuses. En bonus, grâce à notre module de lecture, nous vous proposons pour cette histoire comme pour l’ensemble des contes et histoires une aide à la lecture ainsi que des outils pour une version adaptée aux enfants dyslexiques.
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Extrait du livre Le musée des générosités

Le musée des générosités de Laurence Gillot et Emma Morison aux éditions du Pourquoi Pas


Le musée des générosités
SUZIE C’était l’hiver. Il n’y avait pas de neige, mais l’air était vif. On était allées aux Grandes Galeries avec maman. J’avais essayé un pull vert pomme entre deux rayons. — Tu es ravissante ! s’était enthousiasmée ma mère. Et je l’avais gardé sur moi. La vendeuse avait mis, dans un sac en papier, le gilet que je portais en arrivant. Puis elle me l’avait tendu. En sortant du magasin, on avait rencontré Anne Grichoux, une amie de chorale de ma mère. Elles avaient parlé évidemment. Et moi, à côté d’elles, j’avais attendu en regardant tout autour de moi. Les passants, les voitures
C’est alors que je l’avais vu, un peu plus loin, sur le trottoir. Il était assis sur une couverture auprès d’une femme qui allaitait un bébé. Ils mendiaient. Il était recroquevillé, essayant de se réchauffer en frictionnant ses bras avec ses mains. C’est ça qui m’avait frappée : son anorak ne devait pas être très épais et il avait froid. Quand ma mère et sa copine s’étaient rendu compte que finalement, elles allaient dans la même direction, elles s’étaient remises à marcher. Je les avais suivies. Et en passant devant le garçon, j’avais lâché mon sac. Je m’étais retournée pour m’assurer qu’il s’en était bien emparé. Il avait de grands yeux, doux, en amande. Avec beaucoup de cils. IDRIS Cette fille, je l’avais repérée. Il faut dire qu’assis sur ma couverture, je n’avais que ça à faire : regarder les autres. Leurs beaux manteaux, leurs chaussures fourrées, leurs pantalons chauds. Les enfants et les poussettes, les vélos et les trottinettes, les chiens au bout de belles laisses. J’avais aussi le nez au niveau des sacs remplis de victuailles. Parfois même, des cages frôlaient mon visage, avec, à l’intérieur, des chats, des souris, des oiseaux. Tout était tellement différent de chez moi. Tout était découverte. Bref, je l’avais repérée. Elle, avec ses tresses et son manteau à pois. Elle suivait sa mère et une autre dame.
Quand elle était passée devant moi, elle avait lâché un sac en papier kraft et elle s’était retournée comme pour me dire : « Ce n’est ni un oubli, ni une maladresse de ma part. Je l’ai fait exprès et c’est bien pour toi. » Dans le sac, il y avait un gilet rouge en laine. J’avais froid et je l’ai enfilé aussitôt sans me poser de questions. Je n’aimais pas le rouge. C’était ma couleur détestée à l’époque. La couleur du sang. Son gilet, je l’ai porté tout l’hiver, tous les jours, sans le laver. Il était chaud, confortable. Y’avait une fleur brodée côté cœur. Mon copain Samir s’était moqué plusieurs fois de moi, disant que c’était un vêtement de fille. Pourquoi les garçons ne porteraient-ils pas des fleurs ? Ce qui était dans les poches, je l’ai trouvé tout de suite : un mouchoir tout propre en papier et une figurine de chat en plastique. Ce chat, je l’ai aimé immédiatement car il ressemblait à celui qu’on avait chez nous, avant qu’on parte. Loukoum, il s’appelait. Une étiquette brodée était aussi cousue sur le col du gilet. Je n’ai pas su la lire. Ces lettres-là, je ne les connaissais pas encore. SUZIE Maman ne s’est jamais rendu compte que mon gilet rouge avait disparu. Jamais. Il faut dire que des vêtements, j’en avais beaucoup dans mon armoire. Quand je m’étais aperçue que j’avais laissé mon chat dans la poche, j’en ai ressenti comme un vertige. Cette figurine, j’y tenais très fort : elle représentait une sculpture que j’avais vue, un jour, dans un musée. Bien sûr, ce n’était qu’un morceau de plastique, mais je l’emportais partout où j’allais. Il était souvent au fond de ma poche et mes doigts en connaissaient les contours par cœur. Le museau, le renflement des yeux, l’aspérité sous la patte arrière gauche, le bout de la queue flexible, mais pas trop... Et puis, j’aimais bien le regarder avant de m’endormir, il brillait dans le noir. Mon chat était donc parti avec ce garçon. Et étrangement, j’y pensais souvent. À mon chat et au garçon. Je revoyais encore et encore la même image : lui, avec ses grands yeux pleins de cils, recroquevillé, frigorifié, se frottant les bras pour tenter de se réchauffer. D’où venait-il ? Allait-il à l’école ? Où dormait-il la nuit ?
Et puis... Était-ce normal qu’il y ait des gens très pauvres comme lui et d’autres plutôt riches comme moi ? Pourquoi on ne pouvait pas partager un tout petit peu ? J’avais demandé à maman et elle m’avait fait une drôle de réponse. Elle m’avait dit : — On ne peut pas aider le monde entier. Le monde entier, c’est beaucoup. Mais si chacun aidait quelqu’un, ce serait bien, déjà. IDRIS Maman, ma sœur Souria et moi, on dormait dans un foyer. Sur des lits superposés. Elles en bas. Moi, en haut. Le chat en plastique était fluorescent et tous les soirs, je le regardais comme un trésor. Je le faisais gambader dans les plis de mes couvertures, je lui fabriquais des grottes, des tunnels et puis je m’endormais en pensant à elle et à mon père. Elle, je la revoyais en train de s’assurer que je m’emparais bien du sac en papier. Et cette vision me réchauffait le cœur. Lui, mon papa, je le revoyais quand il me fabriquait des mini-bateaux dans des coquilles de noix. De la cire de bougie maintenait le mât en allumette. Et la couleur de la voile n’était jamais la même : papier journal, morceau d’enveloppe, publicité. Et quand il déposait l’embarcation dans mon verre, il me souriait. Papa était mort maintenant, on ne le reverrait plus jamais. C’est pour ça qu’on avait fui notre pays : sans lui pour la protéger, maman ne pouvait plus vivre comme elle le souhaitait. Et elle voulait être libre. Et elle voulait qu’on le soit aussi. SUZIE Une semaine plus tard, on est allés, à pied, au musée avec l’école. Et on est passés devant le garçon, sa maman et le bébé ! C’est ainsi que je me suis rendu compte que les Grandes Galeries et le musée étaient tout proches l’un de l’autre. Il portait mon gilet rouge, les manches dépassaient de son anorak ! J’ai imaginé ce qu’il voyait depuis sa couverture : une forêt de jambes, des troncs qui marchent.