Extrait du livre Maudite guerre
Maudite guerre écrit par Sylvie Arnoux et illustré par Anouk Alliot Aux éditions du Pourquoi Pas ??
Maudite guerre
"Nous n'accespterons jamais cette prétendue fatalité qui voudrait que le massacre des innocents fut nécessaire au salut du monde." Marcelle Capy Prologue Le 3 août 1914, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Des milliers de jeunes Français sont mobilisés. Si les femmes ne combattent pas dans les tranchées, elles voient leur vie définitivement bouleversée. Elles remplacent les hommes dans les usines, aux travaux agricoles, elles deviennent soignantes pour soulager les blessés... C’est un changement de la société qui prépare celui du statut de la femme, qui de mère et épouse, se découvre soutien de famille, ouvrière… En France, l’une d’entre elles ose prendre la parole et dénoncer les ravages de cette guerre. Elle se nomme Marcelle Capy.
Journaliste, elle est pacifiste et défend la cause des femmes. Présidente de la Ligue des Droits de l’Homme, elle affirme ses convictions dans des articles publiés dans la presse. En 1916, elle tente de les réunir dans un livre, mais la censure s’en mêle: si le livre avait été écrit par un homme, je vous accorderais l’autorisation, car cela prendrait une allure politique… Ce livre est écrit par une femme, c’est là le danger. Si nous laissons parler les femmes, où irons-nous ? Les héros de ce roman, qui débute en janvier 1917, sont Louison et Léon Malaterre. Cela fait déjà deux ans et demi que Léon se bat dans les tranchées. Louison, son épouse, est une femme différente de celles de son époque. Elle a fait des études, ce qui est assez inhabituel au début du XX e siècle, surtout quand on est issue de la campagne, plus précisément d'un petit village du Tarn, sur les Causses. Elle admire Marcelle Capy qu’elle a rencontrée lors de ses études et dont elle a suivi le parcours ces dernières années. Elle ne manque aucun de ses articles publiés dans la presse. Jeune enseignante, Louison tente à sa manière d’éduquer les consciences et de donner une place aux jeunes filles qui fréquentent sa classe. Un rude combat quand on habite la campagne en ce début de siècle! Tout au long de ce roman, des extraits de textes de Marcelle Capy rythment la lecture et apportent un éclairage différent sur les évènements. En fin de livre, une biographie permet de découvrir qui est cette femme qui osa donner son opinion sur la guerre.
Avertissement Il est évident que les lettres échangées entre Léon et Louison, les héros de ce roman épistolaire, font abstraction de la réalité de la Grande Guerre sur un point très important : la censure. En effet, dans ce livre, les courriers évoquent des faits qu’il était interdit de mentionner en période de conflit. Dans la correspondance en temps de guerre, il est interdit de parler de la politique, du moral des troupes, de l’ennemi, des lieux où se déroulent les combats, de son opposition à la guerre... Il ne faut pas donner d’informations sur l’armée française et les zones de combats qui pourraient être utilisées par l’ennemi si les lettres tombaient entre ses mains. Il ne faut pas non plus démoraliser nos soldats et le peuple par des informations pessimistes, même si elles reflètent une situation bien réelle. Sur ce point seulement, ce roman n’est pas réaliste. Aucune censure n’a coupé ou raturé des passages des lettres de Léon
et Louison. Et pourtant, combien de lignes auraient mérité la paire de ciseaux ! Sur le fond, par contre, ce roman est totalement réaliste. Marcelle Capy a réellement existé, ses écrits sont véridiques. Les faits abordés tout au long du livre ont réellement eu lieu. Il est évident que les propos de Léon et Louison auraient subi les coupes de la censure plus d’une fois si ces personnages avaient existé et envoyé de tels courriers. En tant qu’auteure de «Maudite Guerre», j’ai pris le parti de mettre en veilleuse la réalité de la censure, afin d’offrir au lecteur du XXIe siècle la possibilité de découvrir le combat des femmes pendant la Grande Guerre, combat qui permet aujourd’hui d’espérer plus d’égalité. J’espère que ce lecteur pourra aussi appréhender la vérité de la guerre, pour ne pas la confondre avec un jeu vidéo.
"Nous ne sommes point des enfants et nous n'avons point besoin de contes de fées pour nous bercer... Nous savons que la guerre n'est pas un jeu. Nous savons qu'à toute heure du jour il se passe des drames sur le front de la bataille, que balles et obus y pleuvent et que c'est du malheur pour quelqu'un. Non seulement nous le savons, mais encore nous en souffrons dans toutes nos fibres, car ce sont des êtres humains comme nous qui sont frappés..." M.C. — Lieutenant, dépêchez-vous. Vous avez encore reçu du courrier. — Merci, Jacques ! Léon, un grand gaillard aux cheveux bruns coupés courts et à la barbe naissante, sort de son baraquement et se précipite vers les soldats massés à l’entrée du campement. — Lieutenant Léon Malaterre, présent ! Quelque chose pour moi ?
— Oui, une enveloppe. Parfumée ! Comme d’habitude ! Et pas au gaz moutarde. Le chargé de la distribution sourit et tend le précieux pli vers Léon. Tout autour, les soldats rient, mais on peut lire l’envie dans leurs yeux. Leur lieutenant reçoit une lettre presque toutes les semaines, quand le courrier fonctionne bien. Quand il y a du retard et c’est souvent le cas, ce n’est pas une, mais deux ou trois missives qu’il emporte, bien cachées sous sa vareuse. L’enveloppe passe de main en main pour rejoindre son destinataire. Un doux parfum féminin plane au-dessus des têtes, des senteurs de rose et de muguet. Comme une bouffée de fraîcheur et d’amour répandue sur celle région lorraine ravagée par les combats. Les hommes respirent rapidement le courrier, espérant capter un peu de la douceur qu’il contient. — Oh les gars ! Bas les pattes ! Éloignez vos sales museaux ! Léon saute et attrape le précieux objet. Il colle son visage contre le papier et hume les senteurs qu’il connaît si bien. En fermant les yeux, il quitte la guerre et les tranchées et se retrouve aussitôt auprès de Louison, sa belle rebelle comme il l’appelle. Une fois enveloppé de son doux parfum, il glisse la lettre dans la poche intérieure de sa vareuse et s’éloigne rapidement. — Lieutenant Léon Malaterre. Ne partez pas si vite. Vous avez aussi un paquet. En moins de deux, le jeune homme s’est faufilé devant la troupe et attrape le colis avant qu’il ne disparaisse entre les mains des soldats qui le regardent avec une jalousie non dissimulée. — Merci beaucoup ! lance-t-il. Et il repart en sautillant. Voilà deux ans et demi que Léon a quitté Louison pour rejoindre son régiment. Deux ans et demi qu’il survit dans les tranchées, attendant le courrier comme une bouée de sauvetage. Aujourd’hui, il est doublement chanceux. Son régiment a été rappelé à l’arrière. Ils ont quitté les premières lignes devant Verdun et reprennent un peu de force, à l’abri des canons. Léon va pouvoir découvrir les petits mots de sa femme, en toute tranquillité. Les lire et les relire autant qu’il le voudra. Les apprendre par cœur pour se les réciter quand il aura besoin de réconfort au cœur des combats. Il retourne dans son baraquement de fortune. Fait de planches
et toiles récupérées dans les villages alentour, c’est un piètre abri. Mais comparé aux tranchées, c’est un palace. Sa compagnie a construit ces cabanes à flanc de colline afin de se protéger du froid et de la pluie, si présents dans cette région de France. Léon s’installe sur sa couche de paille et sort la lettre de Louison. Le monde autour de lui disparaît et il se retrouve transporté dans son village du Tarn, niché sur les Causses, une région rude et caillouteuse, mais tellement plus ensoleillée que ce coin de Lorraine humide et boueux qu’il occupe depuis le début de la guerre. Il se retrouve près de son amour, un petit brin de femme aux longs cheveux châtains, aux yeux noisette, et au visage délicatement piqueté de taches de rousseur. Il l’imagine le chignon défait, les cheveux détachés tombant le long de son dos, assise, un livre dans les mains, près de la cheminée. C’est ainsi qu’ils passaient leurs soirées, avant que la guerre n’éclate "La permission : Revenus du front, la capote déteinte et les brodequins blanchis de boue. Ils avaient des visages rongés de barbe, des yeux fiévreux... Des mois de tranchées, de boue, dormant sur la paille avec des rats pour compagnie... Et des balles, obus, grenades, bombes... Et le pain mouillé par la pluie... Et les colis qu'on se partageait... Tout cela qui est la guerre. Un civil leur demanda des détails sur ces "cochons de Boches". Il répondirent : — Les Allemands ? Ce sont des hommes comme les autres." M.C. Labastide, le 20 janvier 1917 Mon Léon, mon amour, Tu as quitté la maison il y a trois semaines et j’ai l’impression
qu’il s’est écoulé une année entière depuis ton départ. Tu me manques tellement. Cette permission était si courte ! Je te revois pousser la porte et entrer alors que je mettais du bois dans la cheminée. Sur le coup, je ne t’ai pas reconnu avec ta barbe qui te mangeait le visage. Tu avais tant maigri que tu flottais dans tes vêtements. Mais ton sourire, puis ton rire quand tu m’as aperçue pliée en deux sous le poids des bûches, je ne peux les oublier. Il n’y a que toi pour rire de cette manière. On dirait un torrent qui dévale la montagne les jours d’orage. Je veux garder cette belle image dans ma mémoire, pour oublier la peur. Les combats ont emporté tant de jeunes du village. Je panique dès que je vois monsieur le Maire passer devant notre maison. Je prie pour qu’il continue sa route et ne s’arrête jamais. On sait tous que recevoir sa visite annonce de mauvaises nouvelles. Mais je ne veux pas t’embêter avec mes pensées tristes. Tu n’as pas besoin d’une femme qui ne parle que de malheur. Je t’envoie aujourd’hui un colis avec une écharpe et un bonnet que je t’ai tricotés. J’ai appris le maniement des aiguille pendant que toi tu as appris celui des armes. Regarde ce qu’est devenue la rebelle dont tu es tombé amoureux ! Une sage épouse tricoteuse ! Quand cette guerre sera finie, je veux retrouver mon école. Je suis plus à l’aise avec la craie et la règle qu’avec une pelote de laine ! Pour le moment, je n’ai plus beaucoup d’élèves. Les garçons les plus âgés sont retournés chez eux. Ils remplacent leurs pères et leurs frères partis se battre, en attendant leur tour. Ils sont si jeunes… Quel gâchis ! Mais la terre manque de bras pour la cultiver. Comme l’État a réquisitionné les chevaux et les bœufs au début de la guerre, ce sont leurs mères qui ont pris la place des bêtes de somme. L’autre jour, j’ai vu Marguerite Chabanel et ses deux sœurs attelées à la charrue ! Tu les aurais vues, courbées vers la terre, ahanant tels les bœufs qu’elles remplaçaient, la tête cachée sous leur fichu de coton… Des bêtes de somme, voilà ce que nous sommes devenues. Si tu avais continué à exploiter les terres de ton père au lieu de devenir un « rond de cuir », c’est moi qui aurais été à leur place, avec ta mère ! Ou alors j’aurais été réquisitionnée puisque même les mules l’ont été ! Non, ne soupire pas… Je tente juste de mettre de l’humour dans






















