Extrait du livre Écrire, quelle histoire !
Écrire, quelle histoire ! de Loïc Le Gall et Karine Maincent aux éditions Kilowatt
Écrire, quelle histoire !
Au commencement il y a le geste. Avec le doigt, un bâton, un pinceau, une plume, un stylo, un clavier, dans la terre, sur les murs, sur un papier ou à l’écran. Je laisse une trace, un souvenir de moi, de ce que je pense, de ce qui m’est arrivé ou de ce que l’on m’a raconté. J’apprends à tracer les signes, à les décoder, j’apprends l’orthographe, j’organise mes idées pour les ranger en lignes bien droites d’un texte, d’une page... Quelle aventure ! Et quelles batailles ! J’écris mon nom, j’écris un SMS, une lettre, un poème, un roman, un journal. J’écris un contrat, une prière, une loi. J’écris un dictionnaire. J’écris ... et c’est une culture qui s’exprime, un imaginaire, des mondes qui naissent. J’écris et c’est toute une histoire qui commence ! Lire. Écrire. À l’échelle individuelle comme à l’échelle de l’Histoire, l’écriture est une des plus fascinantes conquêtes de l’être humain.
Avant l'écriture On parle souvent d’« invention de l’écriture ». Comme si elle était apparue tout à coup. Et l’on considère que c’est à ce moment que commence l’histoire... celle que l’on écrit avec un grand H. Avant, ce n’est que la pré-Histoire... Pourtant, ces hommes et femmes préhistoriques nous ont laissé de nombreux signes sur les parois des grottes. Des bisons, des mammouths, des lions, mais aussi des points, des cercles, des croix... Ces signes avaient-ils une signification ? Un sens magique ou religieux ? L’écriture transporte du sens au travers de traces codées et sans cesse réinventées. On ne peut pas parler d’« écriture » dans le cas des dessins préhistoriques, car ces signes ne forment pas un système capable d’exprimer toutes les idées ni de transcrire la parole. Mais il ne faudrait pas penser pour autant que les images n’ont pas de sens, ni que les cultures qui n’ont pas développé de système d’écriture ne font pas partie de la grande histoire de l’humanité. Il y a environ 25 000 ans, des hommes, des femmes, des enfants ont posé leur main sur la paroi d’une grotte et projeté dessus des pigments blancs, rouges, bruns, à la manière d’un pochoir. Parfois un ou deux doigts, pas toujours les mêmes, semblent coupés. Peut-être sont-ils seulement pliés. Des historiens pensent que ces mains formaient un code, probablement lié à la chasse. Récemment, une chercheuse canadienne a étudié les dessins abstraits sur les parois de plus de 50 cavernes préhistoriques en Europe. Partout, elle a retrouvé les mêmes signes, 32 en tout. Alors à quoi servaient-ils ? On ne le sait pas, mais cette découverte intrigue beaucoup les scientifiques.
Au pays des roseaux - le cunéiforme Le nom Mésopotamie vient d’une expression qui signifie « entre deux fleuves ». En effet, la région s’étend entre les rives du Tigre et de l’Euphrate. La terre y est fertile, le courant charrie l’argile et au bord de l’eau poussent les roseaux... tout ce qu’il faut à un scribe pour écrire ! Nous sommes il y a plus de 5 000 ans, dans la région de Sumer, en Mésopotamie (au sud de l’actuel Irak). Pour se souvenir d’une vente ou d’un contrat de mariage, ou encore communiquer avec les dieux ou garder la mémoire d’une victoire militaire, des hommes tracent des signes à l’aide d’un roseau sur de petites galettes d’argile bien lisses. Le bout du roseau est taillé en coin. La forme de l’outil et la résistance du support décomposent les dessins en d’innombrables petits triangles. Les gestes inlassablement répétés du scribe donnent à l’écriture son aspect homogène. Le nom de la première écriture du monde, le cunéiforme, signifie d’ailleurs « en forme de coin ». Avec leurs calames de roseau et leurs tablettes d’argile, les scribes sumériens écrivent ainsi le premier chapitre de l’aventure des écritures. On entre alors dans l’Antiquité, qui se terminera en 476, par la chute de l’Empire romain d’Occident.
Les signes sacrés des Égyptiens - les hiéroglyphes Un roseau, un vautour, le soleil... Dès le IIIe millénaire avant notre ère, les Égyptiens ont eux aussi un système d’écriture constitué de dessins qui témoigne de leur lien étroit avec l’Au-delà. Convaincus que chaque signe est vivant, ils coupent parfois la tête de celui qui représente un serpent pour qu’il ne morde personne ! Chaque signe exprime exactement ce qu’il représente. Il peut aussi symboliser une idée abstraite ou indiquer seulement un son, comme dans les rébus. Le scribe, détenteur des mystères de l’écrit, a un rôle important dans la société égyptienne. Le mot hiéroglyphe désigne les signes sacrés gravés sur la pierre des temples. Mais les scribes utilisaient aussi des formes plus rapides à écrire comme le démotique, tracé au calame trempé dans l’encre, sur des feuilles de papyrus. Le système égyptien est si complexe, et les signes si nombreux, qu’il a fallu attendre le XIXe siècle pour qu’un Français, Jean-François Champollion, parvienne à déchiffrer les noms de Ptolémée et Kleopatra, sur la fameuse pierre de Rosette. On raconte que le choc de cette découverte fut si grand que Champollion tomba quelques jours dans le coma ! La pierre de Rosette est un fragment de stèle gravée d’un même texte en trois écritures. Et c’est ce qui a permis de déchiffrer les hiéroglyphes. Elle est conservée à Londres, au British Museum.
Dessiner des idées - les idéogrammes chinois Dans l’Antiquité, on n’écrit pas seulement autour du bassin méditerranéen. La Chine est un immense pays d’écriture. Le papier y est né. Son encre est célèbre. Écrire y est non seulement un art mais une philosophie. Les plus anciennes traces de l’écriture chinoise sont des signes magiques, gravés sur des carapaces de tortues, environ 2 000 ans avant notre ère. Les idéogrammes expriment des idées avant de noter des sons. Ainsi, dans cet immense pays où l’on parle plus de 100 langues, on se comprend à l’écrit. C’est pratique pour administrer un empire, à condition d’apprendre à reconnaître et à prononcer des milliers de signes ! À six ans, pour lire un texte simple, un enfant doit connaître déjà près de 2 000 caractères. Leur forme actuelle remonte à la dynastie des Han, 200 ans avant notre ère. Au gré des guerres et des conquêtes chinoises, les caractères ont été utilisés (puis abandonnés) en Corée et au Vietnam, et ils sont à l’origine de l’écriture japonaise. Dès l’Antiquité, les Chinois utilisent le papier et en conservent jalousement les secrets de fabrication. Ce support se répand dans le monde arabe à partir du VIIIe siècle et se diffuse enfin en Europe vers le XIIIe siècle. Le tambour du bonheur Certains idéogrammes que l’on appelle clefs permettent, en se combinant, de composer des significations complexes. Deux fois le signe arbre, c’est un bosquet. Trois fois, c’est une forêt. Le bonheur s’écrit avec les signes bouche et tambour, car lorsqu’on est heureux on a envie de le crier sur tous les toits. La pluie dans la main, c’est la neige. La pluie sur le chemin, c’est la rosée. Ainsi, la façon d’écrire souffle au lecteur le sens des mots et une façon de voir les choses.
Un signe, un son - l'alphabet Dans le Sinaï et en Palestine, 2 000 ans avant notre ère, une révolution s’opère peu à peu. Au lieu de noter les idées et les choses, on commence à ne transcrire que le son des mots. Vers 1200 avant Jésus-Christ, les Phéniciens, qui vivent dans l’actuel Liban, sont les rois de la mer. Ils font du commerce dans toute la Méditerranée. Ils ont l’occasion d’entendre de multiples langues étrangères. Comment écrire les noms nouveaux d’objets et d’idées venus d’ailleurs ? Le principe est simple : le bœuf se dit aleph et se représente par une tête de vache... pourquoi ne pas utiliser ce dessin pour tous les mots qui commencent par le son [a] ? Et le signe de la maison se prononce beth ... adoptons-le pour les mots qui commencent par [b] ! À la place de milliers de dessins compliqués, 22 lettres associées à 22 sons permettent de tout écrire ! C’est le principe de l’alpha-bet. Grands voyageurs, les Phéniciens ont diffusé leur invention en Méditerranée. De l’écriture phénicienne naîtront d’autres alphabets : hébreu, grec, étrusque, romain, mais aussi les nombreuses écritures indiennes. Chaque peuple l’adaptera à sa langue et fera évoluer la forme des lettres. Pour les Phéniciens, les signes gardent le souvenir de ce qu’ils représentaient auparavant : Aleph, le bœuf, Beth, la maison, Kaph, la main, Mem, la mer, Nun, le serpent.
Géométrie et démocratie - l'écriture en Grèce Les Grecs sont en contact avec les Phéniciens. À partir du IXe siècle avant Jésus-Christ, ils adaptent l’ingénieux alphabet à leur langue. Par exemple, ils se mettent à noter les voyelles, qui jusqu’ici se devinaient par le contexte de la phrase. La forme des lettres semble en outre témoigner de leur goût pour la géométrie. Au début, la première ligne s’écrit de droite à gauche, la deuxième de gauche à droite, puis alternativement... on dit qu’elles sont en boustrophédon, c’est-à-dire comme un « bœuf labourant un champ ». Plus tard, le sens de lecture se stabilise de gauche à droite et l’on commence à séparer les mots par un point, puis par un espace. Le développement de l’écriture va jouer un rôle important dans l’établissement de la démocratie. Les lois sont gravées dans le marbre, accessibles et consultables par tous les citoyens dont elles établissent les droits et les devoirs.

























