Extrait du livre Paul et Albin
Paul et Albin d'Arnaud Tiercelin et Marion Brand aux éditions Kilowatt
Paul et Albin
Chapitre 1 Moi, c’est Albin. C’est comme ça que je m’appelle, depuis tout petit, depuis que je suis né, je crois. Non, je suis sûr. Je suis un peu bête, des fois. Avec Paul, on est jumeaux. Depuis tout petits, depuis qu’on est nés, ça j’en suis sûr ! C’est notre force à nous comme
dit toujours maman avec le sourire. Quand on est fatigués, elle nous prend dans ses bras et, même si on n’a plus trop l’âge, on lui fait un énorme câlin. Maman, elle nous murmure qu’il n’y a pas d’âge pour les câlins. Si on en a envie, on le fait et c’est tout. Avec Paul, on est toujours ensemble. Souvent les gens nous confondent. Parfois, ça nous agace. Parfois, ça nous amuse. Parfois, on se fait passer l’un pour l’autre. On échange nos pulls, nos casquettes, nos manteaux et on s’amuse bien ! On rigole quand les gens se trompent de prénom ! Quand on devient l’autre. Avec Paul, on fait tout ensemble, mais on n’est pas tout à fait pareils. Mon frère ne parle pas. Enfin, pas beaucoup. Ou plutôt, pas
à tout le monde. Maman dit que Paul souffre de quelque chose. Un trouble qui s’appelle le mutisme sélectif. En gros ça veut dire que Paul parle à maman, à ses copains Léo et Anita, et à moi. Et c’est tout. Mais c’est tout de chez tout. Quand on fait un repas de famille avec les cousins, il ne dit rien. Quand on fait les courses et que la caissière lui fait une blague sur le dinosaure jaune dessiné sur son tee-shirt, il ne desserre pas les dents. C’est comme ça, avec Paul. Ce n’est pas qu’il n’aime pas les gens. Ce n’est pas qu’il aime être seul. C’est qu’il n’y arrive pas, tout simplement. Sa voix reste bloquée dans son ventre. Elle n’arrive pas à remonter. Parler aux autres, pour lui, c’est impossible. Il a toujours été comme ça. Nous, on est habitués. Moi, je ne m’en fais pas. Je sais bien qu’il parle quand on n’est que tous les trois à la maison. Il parle aussi à papa quand on le voit pendant les grandes vacances. Mais maman est inquiète. Surtout parce qu’il y a du changement dans notre vie : elle travaille dans une nouvelle entreprise, plus grande que l’ancienne, et on vient d’arriver dans une nouvelle ville. Moi, je la trouve vraiment super, notre nouvelle maison. Elle est pile à côté de la mairie, sur la place du marché. Il y a tout le temps des trottinettes, des skate-boards et des vélos qui circulent dans tous les sens. Il y a tout le temps quelqu’un, c’est le marché tous les jours. De chez nous, on voit
des gens qui vendent du pain, du poisson, des tomates, des œufs, des gens qui parlent fort et qui rient. Alors moi, j’ouvre la fenêtre de ma chambre pour que leur voix réveille celle de mon frère. Chapitre 2 Ça fait quinze jours qu’on habite ici et aujourd’hui, c’est la fin des vacances. Demain c’est notre premier jour à l’école. Enfin, je veux dire dans notre nouvelle école. Maman nous a préparé un bon petit déjeuner. Comme Paul traîne au lit, il faut que je le pousse pour
qu’il se lève. Et comme il n’a pas envie de se lever et comme je le pousse fort, on finit par tomber du lit tous les deux. Du coup, on se retrouve avec chacun une bosse sur la tête et une balafre sur le visage. Et surtout, on rit tout mélangés dans sa couette. Comme si on était dans un cocon de coton. À table, au milieu des biscottes et du beurre salé, maman prend une voix super sérieuse pour nous faire ses recommandations : − Bon, les garçons, rappelez-vous, vous êtes nouveaux. Donc, soyez discrets et polis, mangez ce qu’il y a à la cantine et surtout, bien sûr, écoutez bien les consignes de la maîtresse. Paul sort la tête de son bol. Il a une moustache blanche de lait :
− La maîtresse ? C’est une maîtresse ? Maman rougit : − Non, je ne sais pas, mais je me dis que ce doit être une maîtresse. C’est souvent le cas, dans les écoles. Paul ressort la tête de son bol de céréales. Avec une moustache encore plus épaisse : − Ben non, parfois c’est un maître. − Oui, c’est vrai, tu as raison, mon cœur. Bon, on résume. Vous êtes sages et vous écoutez bien votre… euh… enseignant ! On rigole tous les deux en l’imitant avec les mains qui bougent et maman manque de s’étouffer avec son café brûlant. L’école est à trois minutes à pied, ce qui est super. Maman dit que bientôt on ira tout seuls, enfin tous les deux, quoi. Quand on sera bien habitués. Devant le grand portail en fer, il y a du monde. Beaucoup de monde. Dans notre ancienne école, il n’y avait que trois classes. On se connaissait tous, c’était pratique. Une grande dame ouvre le portail et une foule d’élèves entre dans la cour. Ça crie, ça court, ça danse, ça jette des cartables, ça fait voler des avions en papier, ça échange des cartes, ça lance un ballon, ça se roule par terre, ça grimpe sur des bancs. Bref, c’est la jungle comme je l’adore. Maman parle avec la dame, et nous, on attend un peu à côté. Je ne sais pas ce qu’elles se racontent toutes les deux. La dame est attentive et maman tremble comme une feuille.






























