Extrait du livre Toxique
Toxique de Marie Lenne-Fouquet aux édititions Talents hauts
La sonnerie du collège nous éparpille en quelques minutes. Je déteste ces quinze secondes de sonate de Bach qui m’arrachent à mes amies, à chaque récré depuis un mois. Je n’ai plus envie de pleurer mais j’ai toujours envie de les rejoindre en 4e C. L’an dernier, on était une petite bande, en 5e B. Il y avait Cassandre, Lily, Emma et moi, Lou. Pas de gar çons. On se mélangeait peu. On aurait bien voulu, certains étaient sympas, mais on ne savait pas faire. On était des petites, encore, en cinquième. Cet été, Emma a déménagé, ce qui n’a déj à pas été facile à encaisser, et quand j’ai vu à la rentrée que Cassandre et Lily se retrouvaient en 4e C, sans moi, ça a été le coup de massue. Dès le premier soir, je voulais changer de classe, j’ai supplié mes parents d’appeler le collège, leur martelant que voir mes copines seulement aux récrés ce n’était pas pareil et que je trouvais ça terriblement injuste. J’ai pleuré tous les soirs de la première semaine. Je n’avais personne à qui me raccrocher, pas mes meilleures amies, mais pas non plus de copines du théâtre, ni du foot, rien, personne, les gens de cette classe étaient un mystère pour moi. À croire qu’on y avait réuni exprès celles et ceux à qui je n’avais jamais adressé la parole. Maintenant, je commence à m’y faire, j’essaie de parler un peu à Chloé, Timéo et Marcus mais ce n’est vraiment pas facile d’entrer dans un groupe déjà constitué. Depuis ma rangée sous le préau, avant d’aller en anglais, je jette un œil à Cassandre et Lily. Elles rigolent, penchées l’une vers l’autre et ça me fait mal au ventre. Alors je me tasse pour me fondre dans la masse, parce qu’au collège on n’est jamais tant visible que lorsqu’on est seule. À la fin de la journée, je reconnais la silhouette musclée de Cassandre devant les vestiaires du stade, derrière le collège. Je la rejoins et lui livre ma nouvelle galère du jour : – Quelle horreur, la prof d’anglais veut qu’on fasse un dialogue à deux ! Je me retrouve avec Marcus ! – Je croyais que tu l’aimais bien ? – Oui, mais justement, trop pour être à l’aise et écrire un dialogue en anglais avec lui... avec mon accent pourri en plus... Cassandre rit sans oublier de mettre la main devant sa bouche pour cacher ses bagues. Moi aussi, je fais ça. – J’avoue, il y a plus fun comme rancard ! « Eh mec, ça te dirait de te faire un petit dialogue en anglais avec moi ? » On rit mais je suis dépitée. Pour tuer le temps, Cassandre refait son chignon afin de dompter la densité de ses cheveux crépus, et moi je froisse mes pointes châtain en les remontant vers le haut, de mes épaules jusqu’aux oreilles, pour tenter de donner un peu de volume. C’est Coline, ma sœur-en-mieux qui m’a appris ça. – Qu’est-ce qu’elle fait, Lily ? Elle met des plombes ce soir ! Cassandre s’adosse au mur et enfonce les mains au fond des poches de son pantalon large. Elle lève les yeux au ciel derrière ses lunettes rondes. – Il faut croire qu’elle veut encore plus faire enrager sa mère, aujourd’hui.
En effet, quand Lily sort des vestiaires, sa transformation est impressionnante. Elle a troqué son jean bleu contre un pantalon noir à la ceinture cloutée, son sweat à capuche pour un top noir moulant en dentelle et une veste noire ajustée. Ses longs cheveux sombres glissent de chaque côté de ses tempes, ses yeux sont charbonneux, ses lèvres couleur de nuit. Lily est déjà grande et fine, alors, une fois juchée sur ses bottines à plateforme, je suis obligée de lever la tête pour la regarder dans les yeux. Je ne peux pas m’empêcher de sourire. – C’est pas un peu trop, là ? – C’est jamais trop quand il s’agit de ma mère. Elle ruine ma vie, je ruine la sienne. Le regard des autres la rend dingue. On y va ? J’ai pas envie que tout le collège me voie comme ça. On remonte la rue toutes les trois en parlant de tout et rien jusqu’ à chez Lily. Sa mère ouvre la porte et soupire en voyant sa fille. – Tu es allée au collège comme ça ? Je t’assure, bientôt je vais changer mes horaires pour être l à le matin et tu ne pourras plus sortir attifée comme un clown ! – Moi aussi, j’espère que tu as passé une bonne journée, Mère. Ou pas. Salut les filles, à demain ! Cassandre et moi nous éloignons. Au croisement suivant, elle monte sur son vélo pour rentrer chez elle, à la sortie de la ville. – Salut Lou, on se voit demain soir, au foot ? Je me dandine, un peu gênée. Cassandre a le foot dans les veines. C’est sa passion, sa vie, son avenir. Elle veut intégrer un lycée avec une option football et va à tous les entraînements possible, les lundis, mercredis, vendredis, sans oublier les matchs du week-end. Moi, j’aime bien jouer, mais je préfère le théâtre et, justement, j’ai appris que le club reprenait et que les répétitions auraient lieu les vendredis soirs. J’essaie de ne pas blesser Cassandre. – Hum non, je ne pourrai plus venir le vendredi. Tu sais que j’adore le théâtre et, cette année, les cours sont en même temps que le foot, du coup, je ne vais plus en faire. – Oh... D’accord. Mais on va de moins en moins se voir, alors ! Déjà qu’on n’est plus dans la même classe, que tu as arrêté les matchs, si tu ne viens plus aux entraînements, ça fera pas lourd ! – Je sais bien Cass’, mais je ne suis pas accro au foot comme toi. En plus, il va y avoir les sélections, tu vas.
être surclassée et si ça se trouve on n’aurait même plus été ensemble aux entraînements. Cassandre hausse les épaules. – Ça, c’est pas fait. Mais bon, c’est toi qui vois. Je comprends. Elle me fait un petit sourire contrit et poursuit son chemin. Arrivée chez moi, je m’enferme dans ma chambre. Mes parents ne sont pas encore rentrés, Coline, ma sœur-en-mieux, est à la fac, je suis donc seule pour une bonne heure encore. Je m’allonge sur mon lit, les yeux au plafond. Mon téléphone vibre. « Sœur-en-mieux » s’affiche sur l’écran. Je repense à la fois où j’avais sorti ça à Coline. J’avais à peine six ans, Coline dix. Elle m’avait emmenée au parc en face de la maison, c’était la première fois qu’on l’autorisait à m’accompagner seule, elle était fière et moi aussi. Mais j’ai trébuché bêtement et je me suis cogné la bouche sur le rebord du toboggan. Ma lèvre saignait, Coline m’a relevée et m’a serrée fort dans ses bras. Elle pleurait plus fort que moi tellement elle était vexée. Une dame qui faisait son jogging nous a rejointes, alertée par les pleurs. Coline n’arrêtait pas de répéter : – C’est ma faute, je devais te protéger ! C’était moi qui la rassurais : – C’est pas ta faute si je suis tombée ! La dame a proposé de nous raccompagner et elle a dit : – Vous êtes trop chouettes comme sœurs, les filles ! Par habitude, j’ai répondu : – C’est pas ma sœur. Coline m’a regardée, les yeux brillants : – Je suis malgré tout une moitié de sœur. On a le même papa, non ? – J’aime pas « demi ». Toi, t’es ma sœur-en-mieux. Elle avait de nouveau pleuré en disant que c’était la vue du sang mais j’ai compris plus tard que c’était à cause de ma remarque. Maintenant, on est moins proches toutes les deux. On s’est pas mal disputées l’année dernière, quand elle était à la maison, une semaine sur deux. Elle avait envie de partir, de s’envoler. Il paraît que c’est normal, mais ça me faisait mal. Je voyais bien que ma seule présence l’horripilait parfois, sans que je sache pourquoi. Maman tentait bien de m’expliquer que c’était un passage de
a vie, de l’adolescence, mais je ne me faisais pas à ses sautes d’humeur et à ses reproches gratuits juste parce que je respirais dans la même pièce qu’elle. Pourtant, bizarrement, au lieu d’être soulagée, depuis qu’elle est à la fac et qu’elle ne revient plus qu’un week-end tous les quinze jours, je ressens un vide. Avoir la salle de bain pour moi seule c’est cool, mais nos discussions interminables pelotonnées sous la même couette les vendredis soirs me manquent, ça fait trop longtemps. Je lis : Salut Lou, tu peux regarder si tu ne vois pas traîner ma veste en jean quelque part, stp ? Et si tu la trouves, tu peux la mettre dans ma chambre ? Je la récupère samedi. Bizzzz Ok, je regarde. Bizz Je laisse tomber mon portable sur le lit et enfonce mes écouteurs au fond de mes oreilles. Si elle croit que je vais passer ma soirée à chercher sa veste... – Where do you live ? – I live in Mexico. La surprise me fait lever les yeux vers Marcus pour la première fois depuis le début de notre rendez-vous. Jusqu’à présent, nous sommes minutieusement parvenus à éviter le regard de l’autre, en cherchant un crayon dans notre sac, en regardant droit devant nous pour marcher jusqu’au CDI ou en étant fabuleusement absorbés par un détail sur notre main, notre pull, le bout de nos chaussures. Mon regard tombe en fin sur ses yeux aux reflets ambrés. – Mais on n’est pas censé se présenter soi-même ? Parler de nous en vrai, de nos passions, etc. ? – Ah bon ? J’ai pas compris ça. Je croyais qu’on pouvait inventer un personnage. C’est quand même plus drôle. Moi, je voulais être Pedro, vivre à Mexico et être passionné par les musiques traditionnelles tchèques.
Je pouffe en essayant de ne pas faire trop de bruit. Mme Ardillon, la documentaliste, nous jette des regards suspicieux depuis tout à l’heure. – D’accord, alors moi, je suis Rufus, un influenceur grec qui vit à Helsinki depuis bientôt deux ans. Marcus émet un petit rire étonné qui me teinte les joues. – Nice to meet you, Rufus. On ne se lâche plus des yeux. Chacun ajoute des détails incongrus, on se marre et on se demande comment on va transformer tout ça en anglais. On prend beaucoup de retard sur ce qu’on avait prévu de faire pendant cette heure au CDI, mais cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti le plaisir de me savoir au bon moment au bon endroit. – Marcus, Lou, si c’est pour faire les imbéciles et déranger ceux qui travaillent, vous sortez s’il vous plaît ! On récupère nos affaires en baissant la tête, cette fois pour ne pas rire devant Mme Ardillon, puis on se regarde à nouveau dans le couloir et on explose de rire. Moi qui suis si sage et qui ai toujours peur des remarques des profs, je ne m’étais jamais fait virer de cours. Je n’en éprouve aucune culpabilité Au contraire, j’adore. La sonnerie retentit et Marcus me dit : – Bon ben, je crois qu’il va falloir qu’on reprenne une heure pour préparer la rencontre entre Rufus et Pedro. – Ouais. Je voudrais ajouter autre chose, un truc drôle, futé, une super réplique mais rien ne me vient. Le silence s’éternise, un malaise s’installe. Marcus triture le cordon de sa capuche et me demande sans me regarder : – Lundi peut-être ? Après le self ? – Ok. Mais au foyer parce que Ardillon ne va plus vouloir nous voir ensemble. – Tu as raison. Au foyer lundi, alors. – Ouais. * * * – C’est quoi ce sourire ? me demande Lily à la récré. – Je me suis trop marrée avec Marcus. On s’est fait sortir du CDI. C’était génial. Lily n’en revient pas. – Toi ? Toi, l’élève parfaite, tu t’es fait virer du CDI ? – Eh oui ! Et en plus, je m’en fous !
– Eh bien, tu tournes vraiment mal quand on n’est pas près de toi ! ajoute Cassandre en riant. – Oui, mais je passe la meilleure journée depuis la rentrée. En plus, ce soir, c’est la reprise du théâtre. Cassandre me sourit. – C’est cool pour toi Lou, j’ai l’impression que ça va mieux. On rejoint la petite bande avec laquelle on traîne régulièrement. Je prends le temps de l’observer. En réalité, il s’agit de plusieurs groupes qui s’agglomèrent les uns aux autres. Il n’y a pas tellement d’échanges entre ces groupes, si ce n’est une remarque, un bonjour, un objet qui circule de temps en temps. Garçons et filles se mélangent quand même un peu plus que les années précédentes. Ce n’est pas qu’on se parle beaucoup, mais on expérimente le fait de se tenir les uns près des autres. Marcus, Timéo et Ibrahim, qui est dans la classe de Cassandre et Lily, ne sont pas loin. Je suis rassurée de voir qu’on appartient au même ensemble, qu’on occupe la même portion de territoire. Je me rappelle parfaitement de la douleur d’Emma en début de cinquième, quand son crush lui avait dit que ça ne le ferait jamais entre eux parce qu’ils n’avaient aucun ami commun. Elle était d’ici, du territoire du marronnier, lui était du territoire du préau. La traversée de la cour était juste inenvisageable pour lui. – Lou, tu rêves ? me demande Chloé, une fille de ma classe avec qui il m’arrive de parler. – Oups, oui, pardon. Tu me parlais ? – Je te demandais : tu fais du théâtre au club du collège, toi, non ? – Oui ! Ça reprend ce soir ! – Et on peut s’inscrire comme ça ? J’aimerais bien essayer, mais j’ose pas trop, je ne connais personne et j’en ai jamais fait... – T’inquiète, tous les ans il y a des anciens qui arrêtent et des nouveaux qui arrivent. Romain, le prof, est super, tu verras. Tu peux venir tranquille. Et puis, tu me connais moi ! Chloé me sourit. Son soulagement me pousse à lui proposer : – On y va ensemble, à 17 heures, si tu veux. – Je veux bien. Merci, Lou. Décidément, j’aime cette journée.
L’odeur de la salle 112, lorsque je passe la porte, m’arrache un sourire de bonheur. C’est le lieu du club théâtre le vendredi, du club couture le lundi et du club yoga le jeudi. Cette vaste salle un peu vieillotte sent le tissu, la poussière et le plastique des tapis de sol. On n’a plus l’impression d’être au collège, ici. Les armoires du théâtre et de la couture débordent d’un joyeux bazar coloré, Romain répète tous les ans qu’il va ranger, sans jamais le faire. – Entrez, entrez, la nouvelle troupe, soyez les bienvenus ! Ravi d’en retrouver certains, enchanté de rencontrer les autres ! Je retrouve avec plaisir quelques compagnons de théâtre depuis la sixième : Medhi, Mona, Gabriel et Cynthia. Je leur présente Chloé qui, timide, ne me lâche pas d’une semelle. Romain nous demande de nous asseoir sur les tapis. On se présente, on est relativement nombreux cette année : seize, dont sept nouveaux. – J’ai quelques idées de pièces, on en parlera ensemble un peu plus tard. Comme vous êtes nombreux, je pense faire passer des auditions pour les rôles principaux, mais sachez que tout le monde montera sur scène, et que chacun aura des choses à dire et à faire ! Ah ah, je vois déjà quelques nouvelles têtes tressaillir ! Ne vous en faites pas, au cours des premières séances, on va apprendre à se sentir à l’aise ensemble et sous le regard des autres. D’ailleurs, on commence tout de suite ! Vous allez tous vous déplacer dans la pièce, et faire comme si tout, absolument tout, autour de vous, sous vos pieds, au plafond, partout, tout était mou ! Je sors du cours délestée de mes angoisses, le corps et la tête en adéquation, apaisée grâce au travail sur le souffle et la voix. Au théâtre, j’oublie complètement que mon corps est en aménagement permanent avec des échafaudages sur les dents, des courbes en progression et des excès de sébum à terrasser. Pendant deux heures le vendredi, ce corps se déploie et s’expose, il me montre qu’il est capable de se dénouer et ça me fait un bien fou. Avant de quitter l’établissement, Chloé me lance : – Tu avais raison, ça fait du bien, et Romain est top ! Je ne regrette pas d’être venue, je vais continuer. – Je te l’avais dit ! Bon week-end, à lundi !
– Il y a une nouvelle qui arrive ce matin, il paraît, me dit Timéo au moment où je rejoins la meute des 4eD. – Ah bon ? Tu l’as vue ? – Non, pas encore. J’ai eu l’info à la vie sco, par Mathieu, le surveillant. Je me retourne et aperçois Mme Marsault, notre prof principale qui parle à quelqu’un. Mais avec les élèves et les sacs qui se bousculent dans l’étroit couloir, je ne distingue pas le visage de celle à qui elle s’adresse, seulement une tignasse brune. On s’installe en classe, plus silencieusement et plus vite que d’habitude, curieux comme des chouettes, les yeux braqués sur la porte. Mme Marsault entre en fin, suivie de la nouvelle. Elvana. Pendant que la prof nous la présente rapidement, la nouvelle parcourt la salle du regard, plante ses yeux dans les nôtres. Elle a de longs cheveux lisses, épais, noirs et brillants, et, sous des sourcils sombres, des yeux vert clair, magnifiques. Elle semble à l’aise, avec sa veste en jean, ses jambes immenses et son prénom d’ailleurs. Décontractée sans connaître personne. Je ressens tout de suite une sorte d’admiration pour elle. Jamais je ne pourrai être ce genre de personne. Cette fille dégage un truc, quelque chose qui circule dans la classe, quelque chose de fort, je ne saurais pas dire quoi. De la puissance. De l’assurance. Elle ne laisse personne indifférent. Les garçons la dévorent des yeux, méfiants ou déj à sous son charme, les filles la toisent, certaines la détestent déjà tandis que les autres sont persuadées qu’il faudra s’en faire une alliée. Elvana pose ses affaires à côté de moi et s’installe sur la chaise libre à ma droite. – Lou, je te laisse guider Elvana et lui expliquer le fonctionnement du collège ? me demande la prof principale. Je hoche la tête, intimidée. De temps en temps, je jette un coup d’œil à ma nouvelle voisine de table. Elle a des mains nerveuses, longues et soignées. À ses poignets, des bracelets très fins, anneaux de différentes
couleurs, jouent avec le rai de lumière poussiéreux qui se fraie un passage entre deux rideaux, dans un jeu hypnotique. – Tu viens d’où ? je chuchote. – De Lyon. Ça me fait bizarre d’être à la campagne. J’étais persuadée qu’elle arrivait de loin, de « la ville ». Elle a l’air plus âgée, plus débrouillarde que moi. C’est la même chose à chaque fois que je vois des collégiens des grosses villes : j’ai l’impression d’être un bébé à côté d’eux. Je réponds simplement « ok », j’ai peur qu’ à partir de maintenant, elle me prenne de haut et ne m’adresse plus la parole. Je m’adapte de mieux en mieux à ma classe, je commence à connaître quelques personnes, mais la méfiance et la terreur constante d’être laissée de côté sont encore présentes. Pourtant Elvana se penche à nouveau vers moi : – Franchement, ce prof, il n’a pas un souci de... Je souris et lui coupe la parole : – Hein ? On se regarde, complices. On rit silencieusement. – C’est affolant, je l’écoute depuis trente minutes et je pense qu’il a déj à dit cent fois « hein ! – Arrête, j’essaie de ne plus y faire attention, mais maintenant qu’on en parle, j’ai l’impression de les entendre encore plus fort dans ma tête, hein ! On pouffe un peu. – Mesdemoiselles, vous ferez connaissance à la récréation si vous le voulez bien, hein ! nous interpelle M. Brillet. La connivence, ça tient parfois à rien du tout. Quatre lettres qui ne veulent rien dire par exemple. Le reste de la matinée, Elvana et moi, on s’installe à côté l’une de l’autre et on ponctue sans cesse nos phrases de « hein ! ». Je remarque qu’elle a un certain talent pour l’imitation. Elle a capté, en plus du tic langagier du prof, sa manière d’avancer légèrement le menton en même temps. Elle fait rire les autres à la récréation, ils l’entourent comme des abeilles. Je devine immédiatement qu’elle fera partie des populaires du collège. C’est comme ça, c’est inscrit dans sa démarche et sur son visage plus encore que dans le choix de ses bijoux, la coupe de son jean ou la marque de ses chaussures. Elle a en elle l’art et la manière de faire la moue et de s’asseoir comme il faut sur les marches du self. Elvana s’adresse beaucoup à moi. Et ça me change d’être entourée. Cassandre et Lily se tiennent l’une près
de l’autre comme deux moineaux sur un fil, observant la nouvelle arrivante avec curiosité. Je les préviens de ne pas m’attendre pour déjeuner parce que j’ai un troisième rendez-vous avec Marcus pour l’anglais. Cassandre colle ses deux index l’un contre l’autre pour mimer un baiser, je lui adresse mon plus joli doigt d’honneur et on se quitte en ricanant. Marcus m’accueille au foyer avec un « How are you, Rufus ? ». Un petit frisson de bien-être me parcourt la colonne vertébrale. – Hi hi, hello Pedro ! On rigole encore un peu, puis, on boucle rapidement le dialogue pour parler d’autre chose. – Allez hop, vendu, dis-je en copiant la dernière réplique. – Je vais rire en clamant mes répliques en cours, c’est obligé ! assure Marcus. – J’avoue ! On se sourit. On rougit. On se détourne. Marcus change de conversation. – Et sinon, toi qui as côtoyé la nouvelle, ce matin, elle est comment ? – Elle a l’air très sympa, franchement. Je jette un coup d’œil à la pendule du foyer. – D’ailleurs, je crois qu’elle m’attend pour aller au self. – Ibra et Timéo m’attendent aussi. Tu... Vous... voulez manger avec nous ? Manger au self à la même table que les garçons ? Ces garçons ? Explosion de joie intérieure, j’ai vingt-cinq ans. En rangeant une mèche derrière mon oreille pour m’occuper les mains, je lance mon invariable : – Ouais. Dans la file du self, j’aperçois Cassandre et Lily qui débarrassent leurs plateaux. Leurs yeux passent sur moi, Elvana, les garçons et retour. Le cœur qui cogne fort, je détourne vite le regard pour faire semblant de ne pas les avoir vues. Je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être pour ne pas avoir un geste ou un mot qui trahirait mon excitation. Peut-être aussi parce que cette petite victoire m’appartient, après ces semaines difficiles de solitude. À table, Elvana parle beaucoup et ça me va bien, je peux me concentrer sur ma fourchette qui doit atteindre régulièrement mes lèvres sans encombres. Cette fille.
























