Extrait du livre Une somme de souvenirs
Une somme de souvenirs de Thomas Scotto Annaviola Faresin aux éditions notari
Le jour de la Grande Braderie, monsieur Wilson se leva un peu plus tôt. Il avait préparé, sur le dossier d'une chaise, une chemise propre et son costume, le Prince de Galles, celui des rendez-vous importants. Il avala son café noir et sans sucre, croqua dans une tartine de beurre, se dirigea vers la salle de bain pour se donner un dernier coup de peigne et sortit. Il ne faisait ni chaud ni froid, comme si le ciel d'Angleterre hésitait à donner le ton de la journée, et monsieur Wilson pensa que cela lui éviterait, pour l'occasion, quelques nouveaux rhumatismes. Puis il avança d'un pas.
La rue Little s'étendait sur une douzaine de numéros, et chaque habitant s'affairait déjà sur son bout de trottoir. La première installée était la fleuriste. Elle arborait des rayonnages impressionnants de pots ébréchés qu'elle bradait avec cette petite précision sur un écriteau: ´Vases pour fleurs non susceptibles! Deux pences". L'épicier, au numéro 4, avait presque terminé d'éparpiller son capharna¸m d'aromates alors que le jeune couple du 10 commençait juste à déposer quelques livres, des vêtements et de vieux jeux vidéo.
Alors, comme tous les habitants de la rue, monsieur Wilson installa devant sa porte une planche de bois brut sur deux tréteaux. Il la recouvrit d'un tissu écossais épais à cause des échardes et posa dans le coin droit une antique boîte en fer qui servirait de caisse. Enfin, il chercha dans son entrée le petit fauteuil pliant qu'il avait acheté quelques années auparavant pour aller à la pêche, mais qui n'avait jamais servi puisque monsieur Wilson avait une peur panique de l'eau... - Espérons que nous aurons du monde! Lui lança l'épicier. - Espérons... sourit monsieur Wilson en s'asseyant sur le pliant de toile. Il resta ainsi quelques instants, sa table encore parfaitement déserte. Autour, personne ne semblait s'inquiéter de ce que monsieur Wilson allait bien pouvoir vendre. A vrai dire, sa maison était si haute qu'elle devait bien renfermer des trésors de bazar! - D'autant plus que depuis que sa femme est morte, il paraît que tout s'empile un peu partout. - C'était quand déjà? Il y a huit ans, non? - ça, chagrin et propreté ne font pas bon ménage... On avait entendu cela, ici ou là. Pourtant, monsieur Wilson savait exactement ce qu'il avait décidé de vendre...
Le vieil homme ferma les yeux, inspira profondément et se concentra un temps. Il fouilla ainsi minutieusement dans chaque recoin de sa mémoire, toussota deux ou trois morceaux de minutes, pencha sa tête vers la gauche (son côté préféré), ouvrit grande son oreille pour en ressortir, petit à petit et du bout des doigts, tout ce qu'il avait de souvenirs ensommeillés. Cela ne lui causa aucune douleur. Ce fut très facile même. Une fois cette opération terminée, monsieur Wilson reprit tranquillement son souffle. Il avait maintenant devant lui des tas éparpillés. Des amalgames de particules vaporeuses et imagées. Il balaya d'un revers de main tous les souvenirs à l'envers, en raviva quelques autres pour leur donner de l'allure mais n'essaya pas d'ordonner ses pensées, de les répertorier, ni de les légender. Il décida de les laisser pêle-mêle, au regard de chacun. Tout d'abord, il ne pensa vendre, sur le nombre, que ceux qu'il avait en double mais, rapidement, se résigna. A quoi bon les conserver si trop de souvenirs vous empêchent de dormir? Alors, comme les autres de sa rue, monsieur Wilson attendit les premiers passants...



























